Le Déclin de l’Espagne des Habsbourg



Il fut un temps où l’Espagne dominait le monde, où ses galions regorgeaient d’or, où ses armées écrasaient leurs rivaux sous les bannières de Castille et d’Aragon.

Son roi était le plus puissant d’Europe, régnant sur un empire si vaste que le soleil ne s’y couchait jamais. Mais à peine un siècle plus tard, ce colosse vacille, ses coffres sont vides, ses armées défaites, et son trône occupé par des rois faibles et dégénérés.

L’Espagne, jadis maîtresse des mers et des champs de bataille, sombre dans la ruine, étouffée par ses propres excès.  

Qu’est-il arrivé à cette nation qui faisait trembler l’Europe ? Pourquoi l’or du Nouveau Monde, au lieu d’enrichir l’Espagne, l’a-t-il condamnée à l’appauvrissement ? Comment un empire si puissant a-t-il pu devenir une ombre, une relique figée dans un passé glorieux ?  

Un Empire Trop Grand pour Être Contrôlé

L’Espagne du XVIIe siècle est un empire tentaculaire, démesuré, mais ingouvernable.

Elle s’étend de la péninsule ibérique aux ports des Pays-Bas, aux jungles d’Amérique latine, aux montagnes du Pérou, jusqu'aux confins des Philippines. Mais cette grandeur, au lieu d’être une force, devient un fardeau.  



L'Empire en 1580

Les communications sont lentes et incertaines, les décisions prennent des mois à traverser l’Atlantique et les gouverneurs des colonies agissent souvent en maîtres autonomes, pillant autant qu’ils administrent.

L’Espagne n’a pas les moyens logistiques ni financiers d’entretenir un empire aussi vaste, et encore moins de le défendre contre les nouvelles puissances émergentes que sont la France et l’Angleterre.  

Les guerres se multiplient, et chaque conflit grignote un peu plus les forces vives du royaume.

La guerre de Trente Ans (1618-1648) épuise les finances et saigne l’armée espagnole, obligée de combattre sur plusieurs fronts à la fois. L’Empire est un géant assiégé, incapable de défendre toutes ses frontières, et ses ennemis le savent.  



Le dernier carré de Tercios, vaincu à la bataille de Rocroi. La défaite de ce corps d'élite, qui a dominé les champs de bataille européens au siècle dernier, porte un coup symbolique immense à la puissance espagnole. 

Mais ce n’est pas seulement sur les champs de bataille que l’Espagne s’effondre. L’économie, elle aussi, est en pleine déroute.

Une Économie en Ruine : L’Or Qui Appauvrit  

L’or et l’argent coulent à flots depuis les mines du Pérou et du Mexique, mais au lieu de rendre l’Espagne prospère, ils la condamnent à la misère sur le long terme.

Cette richesse facile engendre une illusion de puissance économique, un mirage qui encourage l’Espagne à dépenser sans compter, oubliant que les ressources ne sont pas infinies.  



Réplique d'un galion espagnol. Ces navires déversaient les immenses richesses du nouveau monde dans les ports espagnols.

L’or finance des palais, des armées et des guerres, mais pas d’industrie, ni de production nationale. Loin de favoriser son propre développement, l’Espagne importe tout de ses voisins européens, puisque grâce aux métaux précieux du Nouveau Monde, elle en a maintenant les moyens ! 

Textiles flamands, armes allemandes, denrées françaises... les produits étrangers affluent en espagne. Face à ce tsunami, les artisans locaux ne peuvent rivaliser, et l’activité économique s’effondre, emportant avec elle toute la classe moyenne productive.  

Les impôts, au lieu d’être investis dans le développement du pays, financent des guerre. De plus, les impôts, dont sont exemptés les nobles, sont prélevés sur les paysans déjà accablés, qui fuient vers les villes ou sombrent dans la misère. L'activité agricole baisse, affaiblissant encore l'économie, et appelant à toujours plus d'importations.



Repas paysan

La noblesse espagnole du XVIIe siècle joue un rôle ambivalent dans l’économie du pays. Héritière des valeurs chevaleresques et militaires du Moyen Âge, elle considère le travail commercial et artisanal comme indigne de son rang.

Ainsi, une grande partie des nobles vivent de rentes et de privilèges octroyés par la cour, sans chercher à développer leurs terres ou à investir dans des activités productives.

Cela freine l’émergence d’une économie capitaliste et marchande, à l'opposé de ce qui se passe en Angleterre ou aux Pays-Bas.  

L’Église, de son côté, possède une immense part des terres espagnoles, souvent sous forme de latifundios, de vastes domaines exploités par des paysans.

Elle joue un rôle important dans l’éducation et l’assistance aux pauvres, mais ses richesses restent peu réinvesties dans le développement économique. De nombreuses terres ecclésiastiques sont mal exploitées ou sous-utilisées, limitant leur contribution à la croissance agricole et industrielle.  

Ainsi, si l’on ne peut dire que noblesse et clergé sont totalement improductifs, leur impact économique est largement passif et conservateur, freinant les réformes nécessaires à la modernisation du pays.



L'immense palais de l'Escurial, bâti sur ordre de Philippe II

L’or, au lieu d’être une bénédiction, s’est transformé en poison. Il a nourri un empire dépendant, aveugle à sa propre faiblesse, incapable de réagir lorsque la chute s’amorce.  


Un Pouvoir Affaibli et un Roi Fantôme 

Les Rois Faibles : L’Héritage Maudit de la Consanguinité 

L’Espagne, jadis gouvernée par les puissants Charles Quint et Philippe II, est désormais dirigée par des rois faibles, maladifs, dégénérés, nés des unions consanguines répétées au sein de la maison des Habsbourg.  

  • Philippe III (1598-1621) est un roi fantoche, dominé par son favori, le duc de Lerma, un courtisan plus préoccupé par l’enrichissement de sa famille que par l’avenir de l’Espagne. Le roi fuit les affaires du royaume, préférant les distractions et les processions religieuses aux décisions politiques.  


Le duc de Lerma sur son cheval, enrichi par la corruption

  • Philippe IV (1621-1665) est plus ambitieux, mais inapte à gouverner seul. Son ministre tout-puissant, le comte-duc d’Olivares, tente de sauver l’empire en centralisant le pouvoir, mais ses réformes provoquent des révoltes sanglantes en Catalogne et au Portugal. Sous son règne, l'Espagne perds la guerre de 30 ans, et s'affaiblit considérablement au profit de la France


Sur le visage atypique de Philippe IV, on devine la tradition de consanguinité des Habsbourg. Ses parents étaient cousins germains.

Et puis vient Charles II (1665-1700), le dernier des Habsbourg d’Espagne, l’homme qui incarne l’agonie du royaume.

Il est le produit ultime de la consanguinité, un roi faible, maladif, incapable de régner, surnommé "El Hechizado" (l'ensorcelé). Son visage difforme, sa mâchoire prognathe, son corps frêle font de lui un être spectrale, un roi qui n’en est pas un, le symbole vivant de la déchance de sa dynastie.  



Détail du visage de Charles II d'Espagne. Il va sans dire que le roi souffrait d'un important retard mental.

Des Révoltes qui Déchirent l’Espagne 

Pendant que la cour s’enlise dans l'oisiveté et l’intrigue, le pays se fracture.  

  • La révolte catalane de 1640 est un séisme : la Catalogne se rebelle contre Madrid, passe sous protection française et lutte douze ans avant d’être reconquise.  


La révolte catalane

  • Le Portugal se soulève également en 1640, mettant fin à soixante ans d’union avec l’Espagne. En 1668le royaume portugais est officiellement indépendant, marquant une perte irréversible pour la couronne espagnole.  
  • Les Pays-Bas espagnols obtiennent leur indépendance en 1648, à la fin de la guerre de 30 ans, privant l'Espagne d'une région riche et prospère par le commerce.

Les tensions internes affaiblissent encore plus le pays, et chaque conflit grignote un peu plus les forces déjà exsangues de l’Empire.  

L’Espagne, Géant Épuisé

À la fin du XVIIe siècle, l’Espagne n’est plus que l’ombre d’elle-même. Son empire est toujours vaste, mais son influence s’est érodée, son économie est exangue, ses rois sont profondément handicapés. Ce qui fut la première puissance mondiale est désormais un royaume usé, incapable de se réformerparalysé par la corruption et l’inaction.  Ce déclin n’est pas un effondrement brutal, mais une lente agonie, un empire qui se délite sans bruit, incapable d’arrêter la marche inexorable de l'Histoire.

À l’aube du XVIIIe siècle, l’Espagne n’est plus un empire conquérant, mais un géant fatigué, bientôt pris dans la tourmente de la guerre de Succession, qui marquera la fin des Habsbourg et le début d’une nouvelle ère.