À la veille du Risorgimento, l’Italie n’existait pas en tant que nation. C’était un puzzle complexe de royaumes, duchés, républiques, et territoires contrôlés par des puissances étrangères, où coexistaient différentes langues, lois et monnaies.
Dans ce paysage fragmenté, les idées libérales venues de la Révolution française et les bouleversements napoléoniens allaient jouer un rôle déclencheur.
L’Italie morcelée : une mosaïque d’États (avant 1796)
Une péninsule éclatée
Au XVIIIe siècle, la péninsule italienne n’est pas unifiée. Elle est divisée en une dizaine d’entités politiques, chacune dotée de ses propres institutions, monnaies, lois, armées, et souverains. Cette fragmentation héritée de l'époque féodale, est maintenue par les grandes dynasties européennes, qui se partagent l’Italie comme un champ d’influence.
L'Italie avant la conquête française.
Une domination étrangère omniprésente
Beaucoup d’États italiens sont sous la coupe de puissances étrangères :
- L’Autriche, par le biais des Habsbourg, contrôle directement ou indirectement la moitié nord de la péninsule.
- La dynastie espagnole des Bourbons règnent encore sur le sud.
- La France, avant même l’arrivée de Napoléon, exerce une forte influence culturelle et diplomatique.
Ce contrôle extérieur alimente un sentiment de frustration parmi les élites locales, mais pas encore un nationalisme populaire. L’idée d’une Italie libre et unifiée existe à peine en dehors de cercles très restreints.
Une unité inexistante
Les italiens de cette époque partagent bien une certaine culture italienne, mais pas de langue commune : le toscan (futur italien standard) n’est parlé que par une minorité lettrée, et les dialectes régionaux dominent la communication quotidienne. Le concept d'identité nationale est très peu répandu : les gens se définissent comme Napolitains, Piémontais, Lombards, pas comme Italiens.
Au tournant du siècle, rien ne prédispose donc la péninsule à s’unifier, mais les secousses venues de France vont faire naître un espoir – ou du moins un choc – qui va tout remettre en question.
Le choc des idées : Révolution française et Empire napoléonien (1796–1815)
L’histoire du Risorgimento ne peut être racontée sans revenir aux campagnes militaires de Napoléon Bonaparte en Italie. En 1796, à la tête de l’armée d’Italie, le jeune général français balaie les armées autrichiennes et entre triomphalement dans la péninsule. Ce n’est pas seulement une invasion militaire : c’est l’importation brutale d’un nouveau modèle politique.
Les idées de la Révolution française – souveraineté populaire, égalité devant la loi, fin des privilèges féodaux – trouvent un écho inattendu dans plusieurs régions italiennes. Là où les troupes républicaines passent, elles installent des républiques sœurs, abolissent les anciennes structures féodales, et imposent des constitutions inspirées des Lumières. Pour la première fois, certains Italiens goûtent à la citoyenneté, à la liberté d'expression, à la laïcité de l'État. Même si ces réformes sont imposées sous la tutelle française, elles marquent profondément les esprits.
Les "Républiques Soeurs"
Lorsque Napoléon devient empereur, il restructure une partie de l’Italie en un Royaume d’Italie (1805), dont il se proclame roi. Ce royaume, dirigé depuis Milan, couvre une grande partie du nord de la péninsule. D'autres territoires sont annexés directement à la France, comme la Toscane et Rome, tandis que Naples passe sous le contrôle du maréchal Murat, un officier de Napoléon.
Les royaumes imposés par Napoléon.
Cette partition de l'Italie permet une centralisation inédite dans une péninsule d'origine fracturée entre différents pouvoirs locaux. Les italiens découvrent le fonctionnement d'un État moderne, centralisé et basé sur la liberté et l'égalité entre les citoyens.
Mais tout cela s’effondre avec la chute de l’Empire. Les anciens souverains reviennent au pouvoir, et les structures imposées par la France sont en grande partie démantelées.
Mais même si le Congrès de Vienne s'attache à rétablir l'odre ancien et à effacer les réformes, l'influence de l'occupation française est durable : un précédent a été créé. Beaucoup d’Italiens ont vu, même brièvement, à quoi pourrait ressembler une Italie plus moderne, plus égalitaire, plus unifiée. Les idées ont circulé, les esprits ont été éveillés. Le retour à l’ordre ancien ne peut plus faire oublier ce que certains ont entrevu.
Le temps de la restauration (1815–1830)
Le Congrès de Vienne, en 1815, referme brutalement la parenthèse napoléonienne. Les monarchies traditionnelles sont restaurées dans toute l’Europe, et l’Italie revient sous la coupe des anciens régimes. L’Autriche ressort renforcée de ce redécoupage géopolitique. Elle contrôle directement la Lombardie et la Vénétie, et exerce une influence décisive sur plusieurs autres États italiens.
La péninsule redécoupée par le Congrès de Vienne.
Ce retour à l’ordre ancien ne se fait pas sans violence. Les nouvelles autorités mettent en place une surveillance étroite, censurent les publications, pourchassent les sociétés secrètes. Toute tentative de réformer l’administration, d’introduire une constitution ou de limiter l’absolutisme est perçue comme subversive. L’Inquisition politique devient la norme dans certains États.
Mais il est trop tard pour éteindre complètement les braises allumées sous Napoléon. Des jeunes gens éduqués, des bourgeois, des intellectuels commencent à se réunir clandestinement. Ils échangent des pamphlets, rédigent des manifestes, préparent des soulèvements. La Carboneria, société secrète née dans le sud de l’Italie, s'étend rapidement dans toute la péninsule. Ses membres réclament des constitutions, la fin de la domination autrichienne, et parfois même l’unité italienne. Le mouvement reste encore limité à une certaine élite, mais il représente les prémices du Risorgimento.
Entre 1820 et 1830, des révoltes éclatent à Naples, en Sicile, dans le Piémont. Toutes échouent, mais leur répression ne fait qu’alimenter un ressentiment plus large. L’Italie commence à se penser autrement. L’échec militaire des soulèvements renforce l’idée qu’il faudra plus qu’une poignée de conspirateurs pour changer l’ordre des choses. Il faudra une stratégie politique, un projet d’unité, et des leaders capables de rallier le peuple à une cause nationale.
Des conspirateurs sont pendus, à Naples, après l'échec d'une insurection.
Les premiers foyers de résistance (1830–1848)
La décennie 1830 marque un tournant. Le sentiment national, jusqu’alors limité à quelques cercles restreints, commence à se diffuser plus largement, notamment parmi la bourgeoisie, les étudiants et certains milieux aristocratiques libéraux. L’influence de la Révolution de Juillet en France, en 1830, donne un nouvel élan aux mouvements d’opposition italiens. Mais c’est surtout un homme, Giuseppe Mazzini, qui va donner une forme politique et morale à ce réveil.
Exilé à Marseille, Mazzini fonde en 1831 la Giovine Italia (Jeune Italie), une organisation dédiée à l’unification de la péninsule sous la forme d’une république démocratique. Plutôt que de vouloir déclencher une révolution en s'alliant à l'aristocratie, il s'adresse directement au peuple. Pour lui, l’unité italienne ne viendra pas d'un compromis entre souverains, mais du peuple italien lui-même. Selon Mazzini, l’Italie devrait renaître par elle-même, par une insurrection populaire.
Giuseppe Mazzini
Les soulèvements inspirés par la Jeune Italie échouent les uns après les autres. À Gênes, en Calabre, dans les États pontificaux, les révoltés sont arrêtés, torturés, exécutés ou contraints à l’exil. Mais malgré ces échecs répétés, l’idée d’unité ne paraît plus irréaliste. Elle circule dans les écoles, dans les loges maçonniques, dans les cafés littéraires, jusque dans certaines casernes. L'unité est encore loin, mais à mesure que le nationalisme grandit, on commence à croire en sa possibilité.
À la fin de la décennie 1840, la montée des tensions sociales et politiques dans toute l’Europe annonce une crise généralisée. Les prix du blé explosent, les villes s’emplissent d’ouvriers pauvres, et les souverains ne parviennent plus à contenir la colère qui monte. Dans une Italie en pleine maturation, l’année 1848 arrive comme une détonation.
Conclusion
À la veille de 1848, l’Italie n’est toujours pas un pays, mais elle est déjà un projet. Ce projet, longtemps porté par des exilés et des conspirateurs, commence à gagner du terrain dans l’imaginaire collectif. La période que nous avons traversée – de la fin du XVIIIe siècle aux premières révoltes mazziniennes – est celle de la gestation. Elle révèle une lente accumulation de tensions, de frustrations, mais aussi d’espoirs.
Ce premier article a exploré les racines profondes du Risorgimento : la fragmentation de l’Italie, l’impact des idées françaises, les débuts d’une conscience nationale. Le second article montrera comment ces idées et ces tensions vont exploser entre 1848 et 1871, pour transformer un rêve en réalité politique : l’unification de l’Italie.






