Peu de figures historiques concentrent autant de passion, de mythe et de contradictions que Giuseppe Garibaldi. Maréchal sans uniforme, stratège autodidacte, révolutionnaire républicain devenu héros d’un royaume monarchique, Garibaldi n’a cessé d’échapper aux cases. Il a combattu sur trois continents, mené des guerres avec une poignée de volontaires, défié papes, rois et empereurs — puis est retourné cultiver ses tomates sur une île perdue.
À la fois aventurier et ascète, soldat romantique et politique marginal, il incarne un moment unique de l’histoire du XIXe siècle : celui où l’on croyait encore qu’un homme pouvait faire basculer le destin d’un peuple à la seule force de ses convictions et de son sabre.
Mais qui était vraiment Garibaldi ? Un patriote pur ? Un tacticien de génie ? Un populiste avant l’heure ? Cet article retrace la vie d’un homme qui a fait trembler les puissants, soulevé les foules, et laissé derrière lui un héritage aussi immense que controversé. Une plongée dans le parcours d’un personnage aussi insaisissable qu’indispensable pour comprendre la naissance de l’Italie moderne.
Naissance d’un combattant : jeunesse et influences (1807–1834)
Giuseppe Garibaldi naît le 4 juillet 1807 à Nice, alors situé dans l'Empire français. Fils d’un capitaine de commerce, il grandit au contact de la mer, mais également dans un espace culturel déjà tiraillé entre influences françaises, italiennes et piémontaises. Le jeune Garibaldi est un élève médiocre, davantage attiré par les récits d’aventures que par les disciplines scolaires. Très tôt, il ressent une forme d’aversion pour l’autorité figée et les traditions imposées.
C’est dans ce terreau instable que s’enracine sa sensibilité politique. Dans les années 1830, l’Italie est encore morcelée, et les idées libérales circulent clandestinement parmi les jeunes intellectuels et les officiers. Garibaldi découvre la pensée de Giuseppe Mazzini, l’idéologue de la Jeune Italie, qui prône une république unitaire et la souveraineté populaire. Cette rencontre idéologique est décisive. Garibaldi n’hésite pas : il adhère au mouvement, jure fidélité au drapeau tricolore et se jette dans la lutte pour la libération nationale.
Garibaldi rencontre Mazzini à Marseille, où ce dernier s'est exilé.
Mais son activisme ne tarde pas à attirer l’attention de la police piémontaise. En 1834, après un soulèvement manqué à Gênes, il est condamné à mort par contumace. Commence alors une longue période d’exil qui va forger son style, son image et son art de la guerre. L’homme en fuite deviendra peu à peu un révolutionnaire professionnel.
Le révolutionnaire en exil : Garibaldi en Amérique du Sud (1835–1848)
Chassé d’Italie, Garibaldi trouve refuge à Marseille, puis embarque pour l’Amérique du Sud. Là, il va découvrir une série de conflits qui lui offrent le terrain idéal pour se former à la guerre irrégulière et se forger une stature de chef. Il ne choisit pas ses causes au hasard : il combat là où il perçoit une lutte contre l’oppression, même si les lignes idéologiques sont parfois floues. Garibaldi devient un mercenaire de la liberté, un de ces hommes du XIXe siècle capables de franchir un océan pour prendre les armes au nom d’un idéal.
Il participe d’abord à des soulèvements au Brésil, puis s’illustre dans la guerre civile en Uruguay. Il commande une flotte de corsaires, mène des opérations audacieuses contre les forces de Juan Manuel de Rosas en Argentine, et se taille une réputation de stratège. Garibaldi n’est pas un théoricien, c'est un homme d'action : il agit, frappe vite, frappe fort. Ses succès militaires tiennent souvent plus à son audace qu’à la discipline de ses troupes.
Monument à Garibaldi, au Brésil.
C’est également en Amérique, à Montevideo qu’il rencontre Anita, jeune Brésilienne de tempérament fougueux, qui devient sa compagne d’armes. Bien loin de l'archétype des femmes de son époque, Anita monte à cheval, tire à la carabine, soigne les blessés, combat comme n'importe quel homme, et s'engage avec Garibaldi dans la lutte contre l'opression et l'injustice.
Photographie d'Anita, en tenue masculine.
Leur couple devient une légende à part entière, un concentré de romantisme révolutionnaire. Malheureusement, alors que le couple fuit les troupes françaises en 1849, après la chute de la République Romaine, Anita, enceinte, meurt dans des conditions tragiques. Ce drame marquera profondément Garibaldi, et contribuera à sculpter son image de héros tragique à la fois invincible et blessé.
Durant cette décennie sud-américaine, Garibaldi apprend l’art de la guerre, la souplesse tactique, l’usage du terrain, la force du symbole. Il en revient avec une certitude : une cause ne se gagne pas dans les salons, mais au prix du sang, de l’endurance et de l’insubordination. En 1848, lorsque l’Europe s’embrase, il rentre en Italie, convaincu que son heure est venue.
Garibaldi en Italie : le patriote armé (1848–1860)
Lorsque Garibaldi revient en Europe en 1848, l’Italie est en pleine ébullition. Le printemps des peuples agite toute la péninsule. Les soulèvements éclatent à Milan, Venise, Palerme. C’est le moment qu’il attendait depuis quinze ans, l'unification semble à portée de main.
Le Printemps des Peuples en Italie : les autrichiens sont chassés de Bologne.
Pourtant en Italie, son accueil est mitigé. Les élites piémontaises, qui voudraient unifier la péninsule dans une monarchie constitutionnelle sous l'autorité du Roi du Piémont-Sardaigne, se méfient de ce révolutionnaire sans titres, trop libre, trop charismatique, trop populaire, et partisan d'une République, plutôt que d'une monarchie. Cavour, futur architecte de l’unité, dira de lui :
« Un grand cœur, mais une tête dangereuse. »
Cette phrase illustre l'opposition entre deux visions du Risorgiemento : une unité italienne "par le haut", réalisée par les princes, et qui aboutirait à une monarchie contitutionnelle, ou une unité "par le bas", imposée par le peuple, et qui aboutirait à une République Italienne. Pour les élites italiennes, Garibaldi, par ses idées et son aura, représente donc un danger : il pourrait réussir à fédérer les italiens autour de l'idée d'une République !
Mais peu importe ce que l'on pense de lui, quand la révolution éclate, Garibaldi se jette dans la mêlée. Il propose ses services au Roi Charles-Albert de Piémont, qui les refuse. C’est donc à ses propres frais qu’il lève une troupe de volontaires. Il combat dans le nord, puis au centre, là où la République romaine, proclamée en 1849 par Mazzini, tente de résister aux forces papales et à l’intervention française.
Garibaldi devient le bouclier de la république. Il affronte l’armée française envoyée par Louis-Napoléon Bonaparte, tenant tête à des forces largement supérieures, avant d’être contraint de fuir.
Les français mènenet l'assaut sur Rome, pour défendre le Pape.
La fuite de Rome est épique. Harcelé par les troupes autrichiennes et françaises, il traverse les Apennins avec ses hommes et sa femme Anita, enceinte, qui, épuisée, meurt dans ses bras. Cet épisode tragique ajoute une teinte de sacrifice romantique à son personnage. Garibaldi, veuf et traqué, devient une figure presque mythique : le justicier en exil.
La mort d'Anita
Pendant la décennie suivante, il vit entre l’Italie, les États-Unis et l’Angleterre. Il se retire brièvement dans l’île de Caprera, au large de la Sardaigne, où il cultive la terre comme un sage stoïcien. Mais l’appel du combat ne tarde pas à le ramener sur le devant de la scène.
En 1859, la guerre éclate entre le Royaume de Piémont-Sardaigne et l’Autriche. Garibaldi est enfin officiellement intégré à l’armée piémontaise et dirige les "Chasseurs des Alpes", une force commando chargée de pratiquer des embuscades pour déstabiliser les lignes autrichiennes. Il remporte plusieurs succès dans les Alpes lombardes, confirmant une fois encore son efficacité militaire. Mais l’essentiel se joue ailleurs, à Turin, sur le terrain diplomatique, dans les négociations entre Cavour et Napoléon III.
À l’été 1860 la guerre contre l'Autriche est terminée. La Toscane a été rattachée au Piémont, mais l'élan s'arrête là. En effet, la Vénétie reste sous contrôle autrichien, tandi que des tensions politiques bloquent l’unification du sud de l’Italie. Face à l'impasse diplomatique, Garibaldi décide d’agir seul. Il prépare ce qui deviendra le moment le plus emblématique de sa vie, l'épopée qui entérinera sa légende : l’expédition des Mille.
Carte : l'Italie après la Seconde Guerre d'Indépendance. Le Royaume de Piémont-Sardaigne (jaune), le royaume des deux siciles (rouge), la Vénétie autrichienne (rose) et les États pontificaux (verts).
L’expédition des Mille : le coup de force qui change l’Italie (1860)
Le 5 mai 1860, Garibaldi quitte Quarto, près de Gênes, à bord de deux navires réquisitionnés à la hâte. À bord, un millier de volontaires mal armés mais animés d’un patriotisme brûlant. Beaucoup sont jeunes, étudiants, artisans, intellectuels, certains viennent même de l’étranger.
Ils débarquent en Sicile, à Marsala, où il ne rencontre presque aucune résistance. Garibaldi proclame immédiatement la dictature au nom de Victor-Emmanuel II, tout en menant une campagne autonome. Le paradoxe est là : il agit comme un révolutionnaire mais revendique l’autorité du roi. C’est un mélange habile de légitimisme tactique et de subversion contrôlée.
Les combats en Sicile sont brefs mais intenses. À Calatafimi, puis à Palerme, les troupes bourbones sont défaites. Garibaldi manœuvre avec audace, galvanise la population, recrute en chemin des paysans locaux. Il ne suit aucun plan militaire classique, mais sa vitesse, son intuition du terrain et sa capacité à susciter l’enthousiasme populaire le rendent imbattable. Il traverse ensuite le détroit de Messine, entre en Calabre, et avance sur Naples, abandonnée sans combat par le roi François II.
Garibaldi entre à Naples
Le sud tombe en deux mois. Ce n’est pas seulement une victoire militaire : c’est une démonstration politique. Garibaldi montre que le peuple peut faire l’histoire, sans armée régulière, sans diplomatie, sans compromis. Il entre à Naples comme un libérateur, acclamé par la foule. Mais il sait aussi que s’il veut éviter la guerre civile ou une scission du pays, il doit passer la main.
À Teano, le 26 octobre 1860, il rencontre Victor-Emmanuel II. La scène est célèbre : Garibaldi salue le roi en tant que "Roi d’Italie", puis se retire. Il refuse titres, pensions, et renonce au pouvoir. L’homme qui a conquis un royaume préfère regagner son île de Caprera. Dans un geste de grandeur, il s'efface pour permettre l'unification de l'Italie sous l'égide du Roi Victor-Emmanuel II. Garibaldi sacrifie ses idéaux républicains au nom de l’unité nationale.
Garibaldi rencontre le Roi Victor-Emmanuel II
Cette expédition reste un moment unique dans l’histoire européenne du XIXe siècle : un coup de force populaire qui change la carte politique d’un continent. Mais elle révèle aussi une tension fondamentale : l’Italie est en train de naître, mais ce n’est pas l’Italie républicaine rêvée par Garibaldi et Mazzini. C’est une monarchie parlementaire dirigée par les élites piémontaises — un compromis entre la révolution et l’ordre établi.
Héros populaire, marginal politique (1861–1882)
L’unité italienne proclamée, Giuseppe Garibaldi aurait pu s’asseoir sur ses lauriers. Il aurait pu devenir ministre, maréchal, sénateur à vie. Il n’en fait rien. Fidèle à lui-même, il retourne sur son île de Caprera et continue de cultiver la terre, loin des ors du pouvoir. Mais le retrait est relatif. Garibaldi reste une figure centrale dans l’imaginaire populaire, une légende vivante que le jeune royaume monarchique ne sait ni intégrer, ni ignorer.
Très vite, les tensions avec le nouveau pouvoir se cristallisent. Garibaldi désapprouve la tournure conservatrice que prend l’unification. Il critique les privilèges maintenus, la lenteur des réformes, l’absence d’attention portée aux classes populaires, en particulier dans le sud. La "Question méridionale", comme on l’appellera plus tard, lui est douloureusement familière : il a vu de ses propres yeux la misère et l’abandon dans les campagnes napolitaines. Mais sa voix, bien que portée par une popularité immense, reste isolée dans les cercles de pouvoir.
Déçu par l'inaction du pouvoir royal, il tente de conquérir Rome en 1862, alors que la ville éternelle est encore aux mains du pape. Sans l’aval du gouvernement, il lève une armée de volontaires, mais des troupes royales sont envoyées pour l'arrêter. Il est blessé, capturé, puis relâché sous la pression de l’opinion publique. L’image du héros que l’État monarchique blesse devient une plaie politique difficile à refermer. En 1867, une seconde tentative échoue. Cette fois, Garibaldi est repoussé par les français, qui défendent le Pape.
Garibaldi et ses volontaires, après avoir échoué à prendre Rome aux français.
Garibaldi entre France et Italie : soldat de la République
Lorsque la guerre éclate entre la France et la Prusse en juillet 1870, Giuseppe Garibaldi, alors âgé de 63 ans et déjà affaibli physiquement, ne reste pas spectateur. La chute du Second Empire et la proclamation de la Troisième République à Paris font vibrer ses convictions républicaines profondes. Malgré les blessures, malgré l’âge, malgré l’exil, il propose immédiatement ses services à la République française. Encore une fois, il est là où il estime que la liberté est menacée
Garibaldi prend le commandement de l’Armée des Vosges, une troupe de volontaires hétéroclites, mal équipée mais galvanisée par la présence du vieux lion. Il mène plusieurs opérations contre les forces prussiennes dans l’est de la France, notamment dans les environs de Dijon. Ce n’est pas une guerre glorieuse — ni sur le plan stratégique, ni sur le plan humain — mais Garibaldi s’y distingue une fois de plus par son endurance, son autorité naturelle, et sa capacité à incarner l’espoir dans les situation chaotique.
En février 1871, le peuple français l’élit député à l’Assemblée nationale, dans plusieurs départements à la fois ! Mais Garibaldi, lucide sur les limites de son influence réelle dans la politique française, démissionne rapidement, dénonçant l’orientation conservatrice de l’assemblée. Son intervention n’aura duré que quelques mois, mais elle suffit à faire de lui un symbole vivant de la fraternité républicaine internationale.
Les gardes nationaux font une haie d'honneur à Garibaldi.
Dernières Années à Caprera
En 1871, déçu par la victoir des conservateurs en France, il se retire définitivement à Caprera, loin des centres de pouvoir. L’homme vieillit, il souffre de douleurs chroniques, notamment à la jambe, et se déplace en chaise roulante. Malgré cette retraite apparente, son aura ne faiblit pas : il reçoit des visiteurs du monde entier, répond à des lettres, continue d’intervenir dans le débat public, et soutient les causes républicaines à l’étranger, en Grèce et en Amérique latine.
Sa mort, en 1882, provoque une onde de choc nationale. Le peuple pleure, les officiels rendent hommage, les journaux du monde entier saluent le combattant de la liberté.
Garibaldi sur son lit de mort.
Conclusion
Giuseppe Garibaldi fut bien plus que le sabre du Risorgimento. Il fut une figure de transition entre les révolutions démocratiques du XIXe siècle et la construction politique des États-nations. Il incarne à la fois la ferveur populaire, l’héroïsme individuel, et l’échec relatif des idéaux républicains dans une Italie unifiée par la monarchie.
Il fut un personnage traversé de contradictions : monarchiste de circonstance et républicain convaincu, chef militaire sans grade, autodidacte à l’intuition redoutable, homme d’action allergique à l’intrigue parlementaire. Garibaldi a inspiré des poètes, des peintres, des cinéastes. Il est devenu une icône mondiale de la lutte pour la liberté, au point que l’on oublie parfois l’homme derrière le mythe.
Son impact dépasse les frontières italiennes. Il est, avec Lincoln et Hugo, l’une des rares figures du XIXe siècle à jouir d’une reconnaissance transnationale. En Italie, son image a été récupérée par tous les régimes successifs : les libéraux, les fascistes, les républicains... Mais sa pensée ne se laisse pas réduire : elle était faite de liberté, de justice sociale, et d’une foi inébranlable dans la capacité des peuples à écrire leur propre histoire.












