Pie IX : le Saint-Siège bousculé par le Risorgimento



Quand Pie IX monte sur le trône de Saint-Pierre en 1846, l’Italie est un champ de tensions : aspirations nationales, soulèvements libéraux, domination autrichienne et inertie des anciens régimes. Au cœur de cette mosaïque politique se dressent les États pontificaux, dirigés par un pape-roi dont l’autorité s’étend bien au-delà du spirituel. Pour les partisans du Risorgimento, ces territoires sont un obstacle : impossible d’unifier l’Italie sans les démanteler.

Or Pie IX, jeune, pieux et apparemment ouvert à certaines réformes, semble au départ incarner un pont possible entre la tradition catholique et la modernité politique. Certains patriotes rêvent même d’un pape qui guiderait l’unité italienne. Mais très vite, l’espoir tourne court. Révolutions, exil, guerre et intransigeance transforment le pontife en adversaire acharné du nouvel ordre national.

Pendant près de 25 ans, Pie IX va tout faire pour défendre son pouvoir temporel contre l'unification en marche. Son combat acharné contre le Risorgimento en fait une figure centrale du XIXe siècle.

Comment ce pape a-t-il tenté de résister à l’unification italienne ? Pourquoi a-t-il refusé tout compromis, quitte à s’isoler sur la scène européenne ? Et en quoi cette résistance a-t-elle modifié en profondeur le rôle du Saint-Siège dans le monde moderne ? C’est ce que cet article se propose d’explorer.


Les États pontificaux, verrou de l’unité italienne

À la veille de l’élection de Pie IX, l’Italie est un espace politique divisé en plusieurs États. Parmi eux, les États pontificaux occupent une place unique. Dirigés par le pape en tant que chef d’État, ces territoires couvrent une bande centrale du territoire italien, reliant la mer Adriatique à la mer Tyrrhénienne. Ils séparent physiquement le nord de la péninsule – dominé par le royaume de Piémont-Sardaigne et les possessions autrichiennes – du sud napolitain. Toute tentative d’unification passe donc par la dissolution ou l’intégration des États pontificaux au projet national, deux options auxquelles le Saint-Siège se refuse catégoriquement.



Les États Pontificaux, en vert.

Mais les États pontificaux sont plus qu'un simple royaume. Depuis le VIIIe siècle, ils sont le siège du pouvoir temporel du pape, et le garant de son autorité spirituelle. Pour l'Église Catholique, il était important que le pape ait son propre État. Si le Saint-Siège se trouvait dans un pays, comme la France, ou l'Espagne, l'Église craignait que le pays ne l'influence dans ses décisions et dans son Dogme, selon ses propres interêts. Les États Pontificaux devaient ainsi garantir la neutralité et l'universalité de l'Église. Pour le Pape, il était impensable de les abandonner.

L’illusion d’un pape national

L’accession de Pie IX au trône de Saint-Pierre suscite un enthousiasme considérable dans les milieux libéraux italiens. Jeune et modéré, il contraste avec l'image de son prédecesseur, le très conservateur Grégoire XVI. De plus, dès les premières semaines de son règne, Pie IX prend une série de décisions populaires : il accorde l'amnistie aux prisonniers politiques, rétablit certaines libertés locales et en amorce des réformes administratives. Le pape donne le sentiment qu’un compromis est possible entre le pouvoir ecclésiastique et les aspirations libérales et nationales.

Il se forge ainsi l'image d’un pape réformateur et libéral qui séduit certains nationalistes. Quand il s'oppose publiquement à l'occupation de Ferrare par l'Autriche, en 1847, on commence même à croire qu'il pourrait jouer un rôle moteur dans l'unification politique de la péninsule.



Pie IX

Pie IX, bien que personnellement pieux et conservateur sur le plan doctrinal, n’est pas insensible aux évolutions de son temps. Il se montre ouvert à des formes de modernisation de l’administration pontificale et accepte, sous pression populaire, la formation d'institutions civiles laïques pour la gestion de l'État. Ces mesures sont toutefois perçues, à tort, comme des signes d’adhésion au programme du Risorgimento, alors que Pie IX entend simplement contenir les tensions internes sans remettre en cause l’ordre pontifical.

Cette illusion d'un pape nationaliste se brise en 1848, quand éclate la Première guerre d'indépendance italienne. Lorsque les États italiens se soulèvent contre l’Autriche, les patriotes attendent de Pie IX qu’il s’engage dans la guerre aux côtés des forces nationales, mais le Pape refuse. Il est le chef de la chrétienté, le père de tout les fidèles, un leader religieux... il ne saurait participer à une guerre entre États chrétiens ! Ce refus marque une rupture avec les partisants de l'unification, qui comprennent que la papauté ne soutiendra pas le projet national italien.

À Rome, les tensions montent. Le 15 novembre 1848, le chef du gouvernement pontifical, Pellegrino Rossi, est assassiné. Sa mort déclenche une insurection populaire dans la capitale.



L'assassinat de Pellegrino Rossi

Sous la pression des manifestants, Pie IX s’enfuit pour se réfugier à Gaète, sous protection napolitaine. Le pouvoir temporel du pape s’effondre alors que la République romaine est proclamée en février 1849. Cette république abolit le pouvoir temporel du pape et affirme la souveraineté populaire

Pourtant, la république romaine ne survit que quelques mois. Dès avril 1849, les troupes françaises envoyées par Louis-Napoléon Bonaparte assiègent Rome pour restaurer le pape. Quand Pie IX rentre à Rome derrière les baïonnettes françaises,  il n'est plus le Pape réformateur des premiers temps. Profondément marqué par les évènements, il est désormais convaincu que toute concession à la modernité mène au chaos, et s’engage dans une opposition systématique aux forces du Risorgimento.

Ainsi, cette première phase du pontificat révèle une incompatibilité fondamentale entre les aspirations nationales italiennes et la nature du pouvoir pontifical. Ce qui, pour les uns, relevait de l’émancipation et du progrès, apparaissait pour Pie IX comme une subversion destructrice de l’ordre divin et politique.



Les français débarquent en Italie pour libérer Rome et y rétablir le Pape.


L’affrontement avec le royaume de Piémont-Sardaigne (1850–1860)

Après son retour à Rome sous protection française, Pie IX rompt définitivement avec les forces libérales et nationales. Les illusions de compromis sont balayées. Le pontife renforce l’autorité cléricale dans les États pontificaux, dissout les institutions représentatives et engage une restauration autoritaire fondée sur l’obéissance religieuse et la centralité de la foi. L’hostilité à l’unification italienne devient non seulement politique, mais doctrinale : elle relève désormais d’un combat contre ce que le Saint-Siège perçoit comme l’hérésie moderne.

Pendant ce temps, le processus d’unification s’accélère. Sous la direction de Cavour, Premier ministre du royaume de Piémont-Sardaigne, l’Italie avance vers l’unité. Le Piémont s’impose comme le centre de gravité du Risorgimento.

Les États pontificaux se trouvent directement menacés. En 1860, après une série de soulèvements locaux, les provinces de la Romagne, des Marches et de l’Ombrie sont annexées au Royaume de Sardaigne, à l’issue de plébiscites que le Pape refuse de reconnaître. Il ne reste au pape que le Latium et la ville de Rome, toujours protégée par une garnison française. Pie IX, totalement isolé, refuse toute reconnaissance du nouvel ordre politique. Il condamne l’annexion dans des termes sans équivoque, accusant les autorités piémontaises de sacrifier la religion à l’ambition politique.



Carte : à partir de 1860, les États-Pontificaux se limitent au latium (en jaune).

Cette décennie marque aussi un tournant idéologique. En 1864, le pape publie le Syllabus Errorum, un recueil de quatre-vingts propositions condamnées par l’Église. On y trouve rejetés : le rationalisme, la liberté de conscience, le socialisme, le libéralismele laïcisme, et surtout la notion selon laquelle le pontife devrait se soumettre à un pouvoir civil. Ce texte oppose une vision catholique de l’ordre social et politique à celle des États modernes. Pie IX y défend une Église maîtresse de ses lois, souveraine sur son territoire, et détentrice d’une autorité supérieure aux volontés humaines. Célébré en Pape libéral au début de son pontificat, Pie IX se dévoile en leader réactionnaire.

Le Piémont, en retour, fait de l’unité nationale une cause morale. Les États Pontificaux sont présentés comme une anomalie médiévale dans un monde moderne. Le conflit n’est plus seulement territorial : il devient un affrontement entre deux conceptions de la légitimité politique – l’une fondée sur la tradition religieuse, l’autre sur la souveraineté populaire. 


Rome, le symbole final (1860–1870)

À partir de 1860, la situation géopolitique de la péninsule est presque stabilisée. Le Royaume d’Italie est proclamé en 1861, avec Victor-Emmanuel II pour souverain. Il contrôle l’essentiel du territoire, à l’exception de deux zones hautement symboliques : Venise, encore sous domination autrichienne, et surtout Rome, toujours aux mains du pape, protégée par une garnison française. Cette enclave pontificale au cœur du royaume est un défi pour l’unité, mais aussi un enjeu d’ordre international : toucher à Rome, ce serait provoquer une crise diplomatique majeure avec la France.



Caricature : le Pape se cache derrière Napoléon III pour échapper au sabre de Victor-Emmanuel II

Pour les libéraux italiens, Rome doit devenir la capitale. Elle incarne l’héritage impérial et chrétien de l’Italie. Pour Pie IX, en revanche, céder Rome signifierait l’anéantissement de la souveraineté pontificale et une soumission de l’Église au pouvoir politique – perspective inacceptable. Il répète inlassablement qu’il ne renoncera jamais à sa mission de garant de l’indépendance spirituelle du Saint-Siège. Le statu quo se maintient donc, fragile, grâce à l’intervention militaire française.

Mais les événements européens vont bientôt changer la donne. En 1870, la guerre franco-prussienne éclate. Napoléon III, battu à Sedan, est renversé. La France retire alors ses troupes de Rome. Livré à lui-même, le pouvoir pontifical ne peut empêcher l’offensive italienne. Le 20 septembre 1870, les troupes royales entrent dans la ville après une brève résistance. Le pouvoir temporel du pape est aboli. Rome est annexée au Royaume d’Italie après un plébiscite organisé dans la foulée.



Le Plébiscite de Rome

Face à cette défaite, Pie IX adopte une posture de résistance passive. Il refuse toute négociation avec les autorités italiennes, rejette la Loi des Garanties (1871), qui entendait lui accorder certains privilèges. Il se proclame «prisonnier du Vatican», n’admettant ni la légitimité du nouvel État, ni sa souveraineté sur la ville éternelle. Ce refus durera jusqu’aux accords du Latran de 1929.

Mais dans cette défaite politique s’opère une mutation stratégique, qui va recentrer l'Église sur son rôle spirituel. En 1870, il convoque le premier concile œcuménique du Vatican, au cours duquel est proclamé le dogme de l’infaillibilité pontificale. Le pape, désormais privé d’un royaume terrestre, affirme son autorité sur le terrain spirituel. Cette centralisation doctrinale détache la Papauté des compromissions politiques (en théorie), et recentre l’Église sur sa mission religieuse universelle.

Rome est donc bien conquise, mais le pape n’est pas vaincu. Le Risorgimento a privé Pie IX de son pouvoir temporel, mais a contribué – involontairement – à renforcer son autorité spirituelle. 



Le Pape François devant ses fidèles à Pâques, au Vatican.

Conclusion

Le pontificat de Pie IX fut l’un des plus longs et des plus décisifs de l’histoire contemporaine de l’Église catholique. Face au Risorgimento, il incarne à la fois une résistance farouche à l’unification italienne et une tentative désespérée de sauvegarder un ordre politico-religieux en voie de disparition

En refusant toute concession, Pie IX a certes perdu ses États, mais il a profondément redéfini la nature du pouvoir papal. Ce que l’unification italienne lui retire sur le plan temporel, il le récupère sur le plan spirituel : l’affirmation de l’infaillibilité pontificale en 1870 marque une centralisation inédite de l’autorité religieuse autour de la figure du pape. Son intransigeance a marqué la fin d’une ère – celle des papes-rois – et posé les fondations de l’Église du XXe siècle, libérée des jeux de pouvoir locaux pour s’imposer comme autorité religieuse universelle.