Le Risorgimento : l'Unité en Marche



En 1848, l’Italie bouillonne. Ce qui n’était qu’un rêve porté par quelques intellectuels exilés devient soudain un mouvement de masse. Les révoltes éclatent dans presque toutes les grandes villes italiennes, de Palerme à Milan, de Venise à Rome. Le peuple descend dans la rue, les souverains sont bousculés, les drapeaux tricolores apparaissent sur les balcons. L’unité semble à portée de main.

Mais l’enthousiasme se heurte vite à la réalité : les intérêts des différents États sont divergents, les puissances étrangères sont toujours là, et les divisions internes affaiblissent le mouvement. Après l’échec de l’insurrection populaire, l’unification italienne va prendre une nouvelle forme : celle d’un processus piloté par une monarchie constitutionnelle, appuyée par la diplomatie, les guerres internationales et quelques coups d’éclat héroïques.

Les révolutions de 1848 : l’échec fondateur

L’année 1848 marque une rupture. Une vague révolutionnaire traverse l’Europe, et l’Italie n’y échappe pas. Tout commence en janvier à Palerme, où les Siciliens se soulèvent contre le roi Ferdinand II. Très vite, l’agitation gagne le reste de la péninsule. À Milan, les fameuses "Cinq Journées" de mars 1848 voient les habitants repousser l’armée autrichienne hors de la ville. À Venise, la République de Saint-Marc est proclamée. Dans les États pontificaux, le pape Pie IX est contraint de fuir après l’assassinat de son ministre, et une République romaine est établie.



Affrontements à Milan

Face à cette explosion, le roi Charles-Albert de Savoie, à la tête du Royaume de Piémont-Sardaigne, décide de prendre les armes contre l’Autriche dans la Première guerre d'indépendance italienne. Il se présente comme le défenseur de la cause italienne, sans pour autant renoncer à ses intérêts monarchiques. L’idée d’unir l’Italie sous une bannière libérale et constitutionnelle commence à prendre forme, portée autant par le patriotisme que par l'ambition politique du Royaume du Piémont-Sardaigne.


Mais l’enthousiasme révolutionnaire se heurte vite à une série de réalités brutales. Les armées autrichiennes, bien commandées et disciplinées, reprennent progressivement le contrôle. La bataille de Custoza en juillet 1848, puis celle de Novare en mars 1849, se soldent par des défaites cinglantes pour Charles-Albert, qui abdique en faveur de son fils Victor-Emmanuel II.



La bataille de Custoza

À Rome, la République proclamée par Mazzini et défendue par Garibaldi résiste avec courage, mais finit écrasée par une intervention française voulue par Louis-Napoléon Bonaparte, qui restaure le pouvoir du pape.

En un peu plus d’un an, toutes les révolutions italiennes ont été écrasées. Les souverains restaurent l’ordre, les constitutions sont suspendues, les opposants exilés ou emprisonnés. Pourtant, malgré cet échec militaire et politique, 1848 laisse une trace profonde. Pour la première fois, l’Italie s’est levée presque toute entière. Les idées d’unité, de liberté et d’indépendance ont circulé à grande échelle. Une conscience nationale s’est éveillée.

L’échec de 1848 est un tournant : il montre que l’unification ne pourra se faire ni par l’élan spontané du peuple seul, ni sans une organisation solide. Le Risorgimento entre alors dans une nouvelle phase : plus stratégique, plus structurée, moins idéaliste. Le temps des diplomates et des militaires commence.


Cavour : l’unification par le haut (1852–1861)

Après l’échec des révolutions de 1848–1849, le mouvement d’unification italienne semble condamné. Mais une autre voie commence à émerger, plus prudente, plus pragmatique, et surtout portée par un État existant : le Royaume de Piémont-Sardaigne, sous la direction du roi Victor-Emmanuel II et de son Premier ministre, Camillo Benso, comte de Cavour.



Le comte de Cavour

Cavour n’est pas un révolutionnaire. C’est un aristocrate libéral, partisan du progrès économique, du parlementarisme, et de l’équilibre des forces. Il ne croit ni aux insurrections romantiques ni aux utopies républicaines. Ce qu’il veut, c’est moderniser l’État piémontais et le positionner comme le moteur politique de l’unification. Pour y parvenir, il sait qu’il faudra agir avec méthode, renforcer le pays sur le plan intérieur, puis utiliser la diplomatie pour briser la mainmise autrichienne sur le nord de l’Italie.

Sur le plan intérieur, Cavour lance une série de réformes : il développe le chemin de fer, stimule l’agriculture et l’industrie, renforce l’armée, et limite l’influence de l’Église. Le Piémont devient un État moderne et crédible, capable de servir de modèle aux autres États italiens. Mais ce n’est pas suffisant : pour unifier l’Italie, il faut aussi affronter l’Autriche, qui contrôle toujours la Lombardie et la Vénétie.



Innauguration de la ligne Turin-Gênes

Conscient que son royaume seul ne peut vaincre l’empire des Habsbourg, Cavour joue la carte des alliances. Il engage le Piémont aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne dans la guerre de Crimée (1855). Bien que la contribution piémontaise soit modeste, cela permet à Cavour d’obtenir une place à la table des négociations européennes, lors du Congrès de Paris en 1856. Il y met pour la première fois la question italienne au cœur des discussions diplomatiques.

Puis vient le moment décisif. En 1858, Cavour rencontre secrètement Napoléon III. Ils concluent un accord : si l’Autriche attaque le Piémont, la France viendra à son secours. En échange, elle recevra Nice et la Savoie. L’année suivante, le Piémont mobilise ses troupes, dans l'espoire de provoquer l’Autriche, qui tombe dans le piège. Elle envoie un ultimatum au Piémont qui lui ordonne de démobiliser ses troupes, où l'Autriche déclarera la guerre. Cavour rejette l'ultimatum, et la guerre est déclarée.

L’armée française, aux côtés des troupes piémontaises, remporte deux grandes batailles à Magenta et Solférino. Une fois le traité de paix signé, la Lombardie est arrachée à l’Autriche.



La bataille de Magenta

Ce succès déclenche une vague de soulèvements dans le centre de l’Italie. Les duchés de Parme, Modène, la Toscane et les Légations pontificales chassent leurs souverains et demandent leur rattachement au Royaume de Piémont-Sardaigne. À la suite d’un plébiscite, ces territoires sont intégrés en 1860. Cavour a atteint l’objectif que Mazzini poursuivait depuis vingt ans, mais sans renverser l’ordre social ni s’appuyer sur une insurrection populaire. L’unification avance désormais par l’action d’un royaume constitutionnel, appuyé par la diplomatie et les alliances.



Le Royaume du Piémont-Sardaigne (jaune), la Vénétie sous domination autrichienne (rose), les États Pontificaux (vert) et le Royaume des deux Siciles (rouge)


Garibaldi et l’expédition des Mille (1860)

Alors que l’unité italienne progresse par le nord et le centre sous l’impulsion du Piémont, le sud de l’Italie reste à l’écart. Le Royaume des Deux-Siciles, gouverné par François II de Bourbon, jeune roi sans charisme ni autorité, incarne encore un régime autoritaire, arriéré et coupé de son peuple. Mais c’est dans cette zone restée en marge que va se jouer un coup de théâtre historique.

Le 5 mai 1860, Giuseppe Garibaldi, figure déjà légendaire du Risorgimento, quitte Gênes avec un millier de volontaires mal armés mais déterminés. Il débarque en Sicile, près de Marsala, avec pour objectif déclaré de libérer l’île du joug bourbonien. Ce qui aurait pu passer pour une mission suicidaire devient une campagne fulgurante.



Garibaldi

Les troupes de Garibaldi avancent rapidement. Elles bénéficient du soutien de la population locale, lassée du régime répressif de Naples. Des paysans rejoignent les rangs, des garnisons se rendent sans combattre. L’armée bourbonienne, démoralisée et mal commandée, recule.

Garibaldi enchaîne les victoires. Il prend Palerme, puis traverse le détroit de Messine avec ses hommes, et entre à Naples en septembre sans presque tirer un coup de feu. François II s’est réfugié dans la forteresse de Gaète. Toute la partie méridionale de l’Italie bascule en quelques mois.



Carte : la route de Garibaldi

Mais cette réussite soulève une inquiétude chez Cavour. Garibaldi est un républicain, hostile à la monarchie piémontaise, et s’il décidait de marcher sur Rome, il risquerait de provoquer une guerre ouverte avec la France, toujours protectrice du pape !

Cavour réagit vite. Il fait avancer l’armée piémontaise vers le sud, traversant les États pontificaux par l’Ombrie et les Marches, qu’il annexe au passage. La rencontre entre Garibaldi et Victor-Emmanuel II a lieu à Teano, en octobre 1860. Dans un geste théâtral, Garibaldi remet symboliquement l’Italie du sud au roi, reconnaissant son autorité.



Victor-Emmanuel II rencontre Garibaldi

L’expédition des Mille est un moment clé, à la fois militaire et mythique. Elle prouve qu’une action populaire, bien menée, peut bousculer l’ordre établi. Mais elle illustre aussi les contradictions du Risorgimento. Garibaldi rêvait d’une Italie républicaine, égalitaire, tournée vers le peuple. Il accepte pourtant, au nom de l’unité, que le sud rejoigne une monarchie conservatrice et libérale. L’unité progresse, mais le fossé entre les idéaux initiaux et la réalité politique se creuse. 


Rome et Venise : la longue fin de l’unification (1861–1871)

En mars 1861, l’unification semble presque achevée. Le Royaume d’Italie est proclamé, Victor-Emmanuel II en est le roi, et Turin devient la première capitale du nouvel État. Pourtant, deux territoires symboliques échappent encore à cette Italie en construction : Venise, toujours sous domination autrichienne, et Rome, protégée par les troupes françaises et cœur du pouvoir temporel du pape.



L'unification italienne.

Venise reste un point de blocage majeur. La Vénétie est encore intégrée à l’Empire d’Autriche, et toute tentative d’y intervenir militairement risquerait de relancer un conflit de grande ampleur. C’est dans le contexte de la guerre austro-prussienne de 1866 que l’opportunité se présente. L’Italie, alliée à la Prusse, entre dans le conflit avec l’objectif de récupérer la Vénétie. Sur le plan militaire, la campagne italienne est peu glorieuse : l’armée subit une défaite à Custoza et la marine perd la bataille de Lissa.



La bataille navale de Lissa

Mais la victoire prussienne à Sadowa oblige l’Autriche à céder la Vénétie à la France, qui la remet aussitôt à l’Italie. En 1866, la Vénétie est annexée, sans victoire éclatante mais avec un gain stratégique décisif.

Reste Rome, capitale historique, cœur symbolique et spirituel de la péninsule. Depuis la chute de la République romaine en 1849, la ville est sous protection militaire française, et le pape Pie IX refuse toute idée de rattachement à un royaume italien. Cavour lui-même, avant sa mort en 1861, considérait Rome comme la capitale naturelle de l’Italie. Mais toute action contre la ville risquait d’entrer en collision frontale avec la France de Napoléon III.

Pendant près de dix ans, Rome reste une anomalie au cœur de l’Italie. Garibaldi tente plusieurs incursions pour s’en emparer, mais il est arrêté à chaque fois, par le gouvernement italien lui-même, qui veut éviter de déclencher une guerre. Ce n’est qu’en 1870, quand la France, engagée dans la guerre contre la Prusse, rappelle ses troupes stationnées à Rome, que l’occasion se présente enfin. L’armée italienne entre dans la ville en septembre, après avoir ouvert une brèche dans la muraille.



Les italiens ont dû percer le mur d'Aurélien pour prendre la cité. La muraille avait été élevée au IIIème siècle, sous l'Empire !

Alors que la ville éternelle est prise par les nationalistes, le pape se retranche dans le Vatican. Il refuse de reconnaître le nouvel État et se proclame "prisonnier". Rome est annexée après un plébiscite, et devient officiellement capitale de l’Italie en 1871.

Le processus d’unification est alors terminé sur le plan territorial. L’Italie s’étend du Mont-Cenis au détroit de Messine, de Trieste à Rome. Mais cette unité géographique masque de profondes fractures politiques, sociales et culturelles.



Le Plébiscite de Rome

Conclusion

L’Italie a été unifiée entre 1848 et 1871, au terme de nombreux rebondissements. L’unification n’a été ni l’œuvre d’un seul homme, ni le produit d’une idéologie unique. Elle résulte d’un enchevêtrement complexe de révolutions manquées, de guerres diplomatiquesd’expéditions héroïques et de compromis politiques. Trois figures dominent ce récit : Mazzini, l’idéologue de la nation ; Cavour, le stratège de la monarchie ; Garibaldi, le héros populaire.

Le Risorgimento est une étape fondatrice dans l'histoire italienneCe processus a donné naissance à un État, mais pas immédiatement à une nation. L’Italie unie en 1871 restait divisée entre nord et sud, riches et pauvres, laïcs et catholiques, républicains et monarchistes. La monarchie des Savoie a réalisé l’unification territoriale, mais au prix de nombreuses tensions non résolues. Si faire l’Italie fut une épopée de 60 ans, faire les Italiens allait demander bien plus de temps.