La Rome Royale



Selon la légende, Romulus aurait fondé Rome au VIIIème siècle sur le mont palatin après avoir assassiné son frère. Il aurait ouvert une periode de construction, aussi bien institutionnelle que matérielle, qui allait poser les fondations du plus grand Empire de méditerannée.

Au prémices de Rome, commence la période royale, méconnue mais determinante dans l'histoire de la cité.

Une monarchie entre sacré et autorité politique

Le roi : figure centrale mais encadrée

Dans la Rome pré-républicaine, le roi (rex) incarne l’autorité suprême : il concentre les pouvoirs militaires, religieux et judiciaires. Pourtant, à l'inverse des futures lignés médiévales, la monarchie romaine n’est pas héréditaire. Les sources évoquent une élection du roi par le peuple, sur proposition du Sénat.

Ce mode de désignation reste flou, mais il reflète une réalité essentielle : le pouvoir royal, même fort, n’est pas absolu. Il s’inscrit dans un équilibre avec des institutions naissantes, contrôlées par une aristocratie.



Bas-relifef : des sénateurs romains. L'aristocratie joue, dès la royauté, un grand rôle dans les affaires publiques.

Les institutions embryonnaires

Aux côtés du roi se trouvent deux structures politiques majeures, qui n’ont pas encore l’autonomie qu’elles connaîtront sous la République :

  • Le Sénat, composé de l'aristocratie, forme un organe consultatif. Il conseille le roi, valide certaines décisions, et joue un rôle clé dans la désignation du successeur. Il incarne la continuité de l’État.

  • Les comices curiates, sont des assemblées regrouppant tous les citoyens. Elles ratifient les décisions importantes (notamment l’investiture du roi) mais n'ont pas l'initiative politique.

Ces institutions ne remettent pas en cause la centralité du roi, mais elles témoigne d'un certain encadrement du pouvoir.


La monarchie romaine s’inscrit dans un modèle méditerranéen courant au Ier millénaire. On retrouve des structures similaires dans les royautés étrusques ou grecques archaïques : un pouvoir concentré dans les mains d’un individu fort, mais encadré par une classe aristocratique, et des traditions, notamment religieuses.



Tarquin l'Ancien consulte le prêtre Attus Navius, avant la réalisation une réforme du corps civique. Attus donne, au nom des dieux, un avis défavorable. Tarquin abandonne donc la réforme.

Cet épisode montre l'importance accordé à la tradition religieuse dans le gouvernement de la cité.

Les rois de Rome : symboles d’un pouvoir en construction

Dans la tradition romaine, sept rois se succèdent avant la République. Ce chiffre est sans doutes assez loin de la réalité. Bien loin de la chronique historique, le récit des rois de Rome, écrit à posteriori, se rapproche plus du mythe fondateur.

Dans cette "mythologie", chaque roi représente un moment du développement de la cité. Pour les Romains, ces figures forment une sorte de genèse politique : chaque roi marque une étape symbolique dans la construction de Rome.

Des archétypes plus que des figures historiques

Le premier roi, Romulus, est l'archétype du fondateur. Il ne se contente pas de tracer le sillon de la ville : il crée le Sénat, organise l’armée, définit les premières tribus.

Son règne est marqué par l’intégration des Sabins et la mise en place d’une structure civique élémentaire.



À droite, avec son bouclier doré, Romulus lors de l'enlèvement des sabines.

Cet épisode représente une véritable synthèse de la politique romaine pendant un millénaire : une violence impitoyable envers ses ennemis, mais l'intégration de ceux-cis une fois vaincus. 

Numa Pompilius, son successeur, est à l'opposé. Là où Romulus incarne la violence fondatrice, Numa apporte la paix et la stabilité.

Sabin pieux, il institue les grandes pratiques religieuses de Rome. C’est par lui que Rome devient une cité liée aux dieux.



Selon la légende, la nymphe Égérie dicte à Numa les règles religieuses.

Vient ensuite Tullus Hostilius, un autre roi guerrier. Il détruit la cité rivale d'Albe-la-Longue et renforce la puissance militaire romaine. À travers lui, la guerre devient un instrument de croissance civique (il intègre les peuples vaincus). Il illustre aussi les dangers d’un pouvoir impie : son mépris des dieux est puni, alors qu'il périt dans l'incendie de sa maison, frappée par la foudre.

Ancus Marcius est un roi batisseur. Il développe les premières infrastructures urbaines : fortifications, pont sur le Tibre, port d’Ostie. Il symbolise le passage d’un pouvoir guerrier à une cité structurée, tournée vers le commerce et la maîtrise de son environnement.



L'embouchure du TIbre, sur laquelle sera bâti le port d'Ostie.

Enfin, Servius Tullius apparaît comme le roi réformateur. D’origine obscure, il refonde l’organisation politique en introduisant la division censitaire.

Globalement, il redistribue le pouvoir politique monopolisé par les vieilles familles de la noblesse, aux familles les plus riches. Servius fonde un système où les droits et les devoirs politiques reposent d'avantage sur la richesse que sur le sang. 


Une lecture critique : un mythe fondateur

Les rois de Rome ont-ils réellement existé ? Si certains certains d’entre eux ont, en effet, une base historique, dans l’ensemble, le cycle royal tel que nous le transmettent les historiens romains relève davantage du récit construit que de la chronique fidèle.

Il s'agit moins d’une suite de règnes documentés que d’une mise en scène de la naissance de l’État romain écrite plusieurs siècles après les faits. 

Les archéologues, eux, identifient des évolutions sociales et institutionnelles lentes, parfois contradictoires avec le récit traditionnel.



Fouilles archéologiques dans une villa romaine. 

Dans ce récit fondateur, chaque roi joue un rôle bien défini, incarne une étape spécifique dans le développement de la cité. Le guerrier fondateur, le prêtre législateur, le conquérant impie, le roi bâtisseur, le réformateur civique…

Cette progression suggère une volonté de montrer que Rome n’est pas née d’un coup, mais qu’elle a été forgée par étapes, chacune marquée par un personnage symbolique, aux qualités spécifiques. Ce passé monarchique mythifié, loin d’être rejeté, est intégré à la mémoire républicaine.


Une société rurale, patriarcale et inégalitaire

La Rome des rois est encore loin de la grande ville impériale. À l'origine, elle n'est qu'une coalition de petits villages fortifiés, installés sur plusieurs collines. 

C’est une société très rurale, construite autour de la terre et de ceux qui la travaillent. Le citoyen romain typique est un paysan-soldat : il cultive ses champs pour nourrir sa famille, et prend les armes pour défendre la cité.

Posséder la terre donne le droit de participer à la vie politique et religieuse romaine. Ceux qui n’ont rien, ou presque, restent en marge.



Paysan romain

L'organisation de la cité repose sur une cellule de base : la famille. À sa tête, on trouve le pater familias, le père de famille, qui exerce une autorité totale sur tous les membres du foyer : épouse, enfants, esclaves, parfois même des parents plus éloignés.

Il dirige la maison, prend toutes les décisions importantes, et détient même un pouvoir de vie et de mort sur les membres de la famille. 



Famille romaine

Les femmes, elles, sont exclues de la vie publique. Elles n’ont pas de rôle politique, ne participent pas aux assemblées, et ne peuvent pas posséder de terres. Leur statut dépend entièrement de l’homme qui les encadre : leur père, puis leur mari.

Pourtant, leur rôle n’est pas marginal. Elles assurent la continuité de la maison, la gestion du quotidien, et jouent un rôle central dans la transmission des valeurs romaines, en éduquant les enfants. 

La fidélité, la modestie, le respect des traditions sont autant de vertus attendues d’elles, comme en témoignent les récits des grandes matrones romaines, érigées en modèles de vertu.



Cornelia, fille de Scipion l'Africain, est érigée en modèle de vertu sous la République. Elle devient l'incarnation de la matrone idéale.

La société romaine est divisée entre deux grands groupes : les Patriciens et les Plébéiens. À Rome, cette distinction structure toute l’organisation sociale.

- Les patriciens forment une noblesse d’origine : ce sont les descendants des premières familles fondatrices de Rome, celles qui, selon la tradition, ont été choisies par Romulus lui-même pour former le Sénat.

Ils détiennent les terres les plus vastes, monopolisent les fonctions religieuses et politiques. Leur autorité repose autant sur leur richesse que sur leur prestige symbolique : ils se présentent comme les garants de l’ordre ancestral.



Grands patriciens, en toge.

Les plébéiens, en revanche, sont les autres citoyens : libres, mais sans les privilèges du sang. Certains sont pauvres, d’autres sont riches (parfois très riches), mais ils n'ont pas accès aux grandes charges publiques.

Alors même qu'ils remplissent les mêmes devoirs militaires que les patriciens, ils sont exclus des fonctions religieuses, judiciaires, et du Sénat.



Dans l'armée, la cavalerie était à l'origine réservé aux patriciens, mais avec la réforme de Tullius, un plébéien assez riche pour se payer un cheval pouvait devenir chevalier.


Ces inégalités provoquent des tensions croissantes. Les plébéiens, en particulier ceux qui ont réussi économiquement, commencent à revendiquer une reconnaissance politique. 

Si la réforme censitaire de Servius Tullius permet une participation politique des plébéiens les plus riches à travers les Comices centuriates, le pouvoir reste largement concentré dans les mains de l’élite patricienne pendant toute la période royale.

Ce clivage entre patriciens et plébéiens n’oppose donc pas simplement des riches et des pauvres, mais plutôt deux visions du pouvoir :

  • l’une fondée sur l’héritage et le sacré,
  • l’autre sur la richesse et le mérite. 

Ces tensions, non résolues sous la royauté, éclateront plus tard sous la République.


Rome dans le concert des puissances méditerranéennes

La Rome des rois n’est pas isolée. C’est une petite cité du Latium, encore modeste face aux grandes puissances de l’époque, mais déjà engagée dans un réseau d’alliances, de rivalités et d’influences culturelles. 

Rome et le Latium : une cité parmi d’autres

Au départ, Rome n’est qu’une cité parmi d’autres dans la mosaïque du Latium. Elle rivalise avec Albe-la-Longue, les Sabins, les Volsques, ou encore les cités latines voisines. Les guerres menées par les premiers rois témoignent de cette lutte pour la suprématie locale.



Carte : Rome dans son environnement immédiat

L’influence étrusque

Au VIᵉ siècle, Rome se trouve sous l’influence directe des Étrusques, qui dominent alors une partie du Latium. Plusieurs de ses derniers rois seraient d'ailleurs d’origine étrusque. Leur influence se fait profondément ressentir à Rome.

Les Étrusques apportent des savoirs techniques (ingénierie hydraulique, architecture), mais aussi des pratiques religieuses et culturelles. 



Les 12 cités étrusques et l'expansion de la culture étrusque (vert clair).

Les rois étrusques transforment la ville par de grands travaux : drainage des marais, aménagement de la Cloaca Maxima (égouts), construction du temple de Jupiter Capitolin.

Rome passe d’un ensemble de villages à une cité dotée d’un centre politique, religieux et monumental digne des grandes villes méditerranéennes. 

La royauté romaine emprunte également aux étrusques la mise en scène sacré et spectaculaire du pouvoir, à travers les processions (futurs "triomphes" romains), les funérailles ou encore les jeux.


Les contacts avec la Grèce

Plus au sud, la Grande Grèce (Magna Graecia), avec ses cités prospères comme Cumes, Tarente ou Naples, diffuse ses modèles culturels vers l’intérieur de la péninsule. 

Les Romains ne sont pas encore directement en contact avec le monde grec, mais ils reçoivent cette influence par intermédiaire des Étrusques et du commerce



Carte : les cités italiennes de la "Grande Grèce"

C’est par ces échanges que Rome s’ouvre à l’alphabet grec, au panthéon hellénique (Jupiter est assimilé à Zeus, Mercure à Hermès...), et plus largement à une vision de la cité comme le cadre naturel de la vie politique. 

Même si elle reste encore une puissance locale, Rome est déjà insérée dans le courant culturel méditerranéen.

Une petite cité aux grandes ambitions

Sous la royauté, Rome n’est pas encore la capitale d’un empire. Elle reste une ville moyenne en concurrence avec les cités et les peuples voisins. Mais ses institutions, sa religion et ses valeurs se forment dans ce contexte d’échanges et de rivalités.

L’empreinte étrusque, le souffle grec, la compétition avec les cités latine vont forger l'identité romaine. Ce mélange d’héritages prépare ce qui deviendra sa force : une capacité à absorber, transformer et réutiliser les influences étrangères pour enrichir sa propre culture.



Ruines romaines

Conclusion

La Rome royale n’est ni une parenthèse ni un conte : c’est la matrice où se forment institutions, rites et hiérarchies. Le cycle des rois s'articule comme un véritable récit symbolique qui ordonne la montée en puissance de la cité (fondation, religion d’État, urbanisation, réforme).

À la veille de la République, Rome n'est encore qu'une petite puissance régionale, mais elle acquis des bases solides, sur lesquelle elle va s'appuyer pour conquérir toute l'Italie, puis dominer la méditerannée. 

La période royale fût le temps de la naissance et de la consolidation de l'État romain, qui, une fois mature, révèlera toute sa puissance.



Quiz de révision

Faux ! Ils devaient gouverner en accord avec l'aristocratie et les instituions naissantes.
La nymphe Égérie
Vrai ! Il s'agit certainement d'un récit mythique inventé sous la République
Vrai !
Les étrusques, dont plusieurs rois gouverneront la cité !