À la charnière entre légende et histoire, la fin de la royauté et l’instauration de la République à Rome constituent l’un des épisodes les plus fascinants de l’Antiquité.
La tradition a retenu des récits empreints de morale — la tyrannie de Tarquin le Superbe, le viol de Lucrèce, la révolte de Brutus — qui présentent l’avènement de la République comme une libération soudaine face à l’oppression monarchique.
Mais derrière ces images héroïques se dessine une réalité plus nuancée : la transition ne fut pas une libération populaire, mais une réorganisation du pouvoir au profit des élites patriciennes.
Comment Rome est-elle passée d’une monarchie à une République durable, fondée sur l’équilibre entre aristocratie et peuple ? Et pourquoi ce régime, plus oligarchique que démocratique, s’est-il révélé particulièrement stable ?
La légende de la chute des Tarquins
La tradition romaine situe la fin de la royauté en -509, date qui marque l’expulsion du dernier roi, Tarquin le Superbe.
Les récits qui nous sont parvenus, transmis par Tite-Live ou Denys d’Halicarnasse, ont une forte dimension légendaire et morale : ils décrivent moins un événement réel qu’un mythe fondateur de la République.
Tarquin le Superbe, incarnation de la tyrannie
Dernier des sept rois, Tarquin est présenté comme un souverain brutal et autoritaire.
Il gouverne sans consulter le Sénat, s’entoure d’une garde personnelle, impose aux citoyens des corvées épuisantes pour mener à bien ses grands chantiers (notamment le Temple de Jupiter Capitolin).
Cette image de tyran contraste volontairement avec ses prédécesseurs, comme Numa Pompilius, symbole de piété, ou Servius Tullius, réformateur éclairé. Elle prépare ainsi le récit d’une libération héroïque.
Les réformes attribuées à Servius Tullius, en substituant la richesse au sang comme critère politique, avaient déjà ouvert la voie à un nouveau système. Celui-ci, loin d’instaurer une démocratie comparable à celle des cités grecques, prit la forme d’une oligarchie aristocratique, dominée par le Sénat et les grandes familles, mais capable de s’adapter aux pressions de la plèbe en intégrant progressivement ses revendications.
Profile de Tarquin le Superbe
Le scandale de Lucrèce et la révolte
La chute des Tarquins est précipitée par une histoire devenue emblématique : le viol de Lucrèce.
Sextus, fils de Tarquin, abuse de cette matrone exemplaire, épouse d'un sénateur romain. Honteuse, Lucrèce se donne la mort après avoir révélé le crime, refusant de vivre après une telle humiliation.
Lucrèce est abusée par Sextus Tarquin
Sa mort provoque un soulèvement mené par Lucius Junius Brutus, qui mobilise les citoyens contre la dynastie royale. Tarquin et sa famille sont chassés de Rome, et la royauté abolie.
Rajoutant au dramatique, Tite-Live raconte qu'après la chute des Tarquins, une conjuration aurait cherché à les rétablir sur le trône. Parmi les comploteurs, se trouvaient les propres fils de Brutus. En tant que consul, Brutus est chargé d'appliquer la loi.
Fidèle à la vitrus romaine, il place la justice et l'intérêt de la cité au-dessus des liens familiaux et ordonne l'exécution de ses enfants, qui avaient trahi la République.
Les licteurs apportent à Brutus les corps de ses fils.
Une conte morale plus qu'une chronique historique
Ces récits possèdent une forte charge symbolique.
- Tarquin est la figure du roi dévoyé,
- Lucrèce représente la vertu romaine bafouée,
- Brutus le héros qui place la cité et la loi au-dessus de son sang.
Selon les chroniques officielles, la République naît ainsi dans une rupture nette entre tyrannie et liberté : les romains gagnent leur liberté après s'être courageusement soulevés contre un pouvoir injuste.
Mais ça semble un peu trop parfait, non ?
La réalité politique
Si la tradition a retenu l’image d’une rupture brutale entre la tyrannie des Tarquins et la liberté républicaine, les historiens modernes voient dans ce récit une construction rétrospective, en réalité peu crédible.
L’histoire réelle fut certainement plus nuancée.
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D'abord, la transition entre royauté et république serait le fruit d'une évolution progressive, avec un affaiblissement graduel du pouvoir des rois étrusque au profit de l'aristocratie romaine, un processus qui aurait pu prendre plusieurs décennies.
- De plus, la chute de la royauté n’est pas tant une révolution démocratique qu’une recomposition du pouvoir au profit de l’aristocratie patricienne. Si la cité n'est plus soumise aux tyrans, son corps social reste profondément inégalitaire.
Le roi remplacé par deux consuls
À la place d’un roi unique, Rome institue deux consuls élus chaque année. Ils détiennent le même imperium que les rois — c’est-à-dire le commandement militaire et l’autorité judiciaire — mais leur pouvoir est désormais collégial et temporaire.
Le partage limite les risques de tyrannie, sans pour autant modifier la nature du pouvoir : les consuls sont en réalité des "rois annuels".
Buste de Brutus, premier consul de la République
Le rôle central du Sénat
Dans ce nouveau système, le Sénat sort considérablement renforcé. Il devient le véritable organe directeur de la cité, assurant la continuité politique au-delà de l’annualité des consuls.
Ce basculement marque la victoire de l’aristocratie patricienne, qui verrouille l’accès aux charges et monopolise la décision politique.
Une République sans démocratie
La République romaine n’est donc pas, à ses débuts, une démocratie au sens grec. Pour les Romains, la libertas signifie avant tout l’absence de roi, non le pouvoir du peuple.
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À Athènes, l’assemblée des citoyens décide directement des affaires de la cité.
- À Rome, les assemblées populaires (comices) existent, mais elles sont étroitement contrôlées par les élites, et n'ont pas l'initiative politique.
La République naissante est donc une aristocratie, où une minorité de familles gouverne. La chute de Tarquin marque moins la victoire du peuple que l’affirmation du pouvoir sénatorial.
Aristocrates au sénat
Les réformes de Servius Tullius
La tradition attribue à Servius Tullius, sixième roi de Rome, une réforme décisive : en organisant la cité non plus seulement sur le critère du sang mais sur celui de la richesse, il a préparé le passage de la royauté à la République.
Ses innovations ont posé les bases des institutions politiques romaines et révélé les tensions qui allaient structurer toute l’histoire de la République.
Du sang à la richesse : la réforme censitaire
Sous les premiers rois, la société romaine était dominée par les grandes familles patriciennes, qui monopolisaient le Sénat et les cultes, à travers les comices curiates.
Servius Tullius introduisit une rupture en établissant le cens, c’est-à-dire un recensement des citoyens selon leur fortune. À partir de ce ressencement, il divisa le peuple en classes (au nombre de 5) et en centuries (193 en tout, réparties dans les différentes classes).
Les classes séparaient les citoyens selon le niveau de richesse, la première classe étant la plus riche. Ce système déterminait à la fois le rôle militaire de chaque citoyen et son poids politique : les plus riches formaient la cavalerie et l’infanterie lourde, tandis que ceux qui n'avaient rien n'étaient pas appelés à combattre :
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Équites : cavalerie, 18 centuries.
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1ère classe : infanterie lourd (hoplites)
- 2ᵉ classe : infanterie moyenne, armée plus légèrement (casque, bouclier, lance).
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3ᵉ classe : infanterie encore plus légère (petit bouclier rond, javelots).
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4ᵉ classe : très légère, armée de javelots.
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5ᵉ classe : les plus pauvres encore aptes au service, armés seulement de frondes.
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Prolétaires : trop pauvres pour s’armer, exemptés du service.
Reconstitution de l'uniforme d'un hoplite romain. Seuls les plus fortunés pouvaient se payer autant de matériel.
En contrepartie, les votes des plus fortunés avaient d'avantage de poids, car on leur accordait plus de "centurie" (chaque centurie donnant une voix) :
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Équites (les plus riches riches) → 18 centuries
- 1ʳᵉ classe (riches) → 80 centuries
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2ᵉ classe → 20 centuries
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3ᵉ classe → 20 centuries
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4ᵉ classe → 20 centuries
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5ᵉ classe → 30 centuries
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Prolétaires (trop pauvres) → 1 centurie
On observe que les plus riches (Première classe et équites) comptabilisent 98 voix à eux seuls.
Ainsi, même s'il y avait plus de citoyens dans toutes les autres classes, ce sont bien les romains les plus aisés qui disposaient de la majorité des centuries. De cette manière, il pouvaient contrôler la politique de la cité sans passer par le peuple.
La richesse devenait alors un critère politique.
Patriciens et plébéiens : une fracture constitutive
La réforme de Servius Tullius n’effaça pas la distinction sociale. Les patriciens conservaient leurs privilèges politiques et religieux, tandis que les plébéiens, bien que plus impliqués dans l’armée et les comices, restaient exclus du Sénat et des grandes magistratures.
Toutefois, pour les plébéiens les plus riches, l’accès aux centuries supérieures représentait un levier nouveau, qui allait leur permettre de peser davantage.
Cette fracture entre patriciens et plébéiens, déjà visible sous la royauté, allait devenir l’un des moteurs de l’histoire républicaine.
Bas relief : un riche plébéien à table.
Les premières décennies républicaines
À la chute de Tarquin, Rome n’entre pas d’emblée dans un âge de liberté partagée. La République naissante reste dominée par les grandes familles patriciennes, mais elle se structure peu à peu en multipliant les magistratures et en intégrant, sous la pression, certaines revendications de la plèbe.
C’est dans ces décennies que s’affirme le caractère particulier du régime : ni monarchie, ni démocratie, mais une oligarchie ouverte, capable de compromis.
Les nouvelles magistratures : des rois sans couronne
Les consuls reprennent l’imperium des anciens rois, mais leur pouvoir est limité : ils ne sont élus que pour un an et doivent gouverner à deux, chacun pouvant s’opposer à l’autre.
À côté d’eux, d’autres magistratures apparaissent :
- les préteurs chargés de la justice,
- les questeurs pour les finances,
- la dictature, institution exceptionnelle permettant de concentrer tous les pouvoirs entre les mains d’un seul homme pour six mois, en cas de crise.
En parallèle, le Sénat s’impose comme la véritable colonne vertébrale du régime. D’un simple conseil sous les rois, il devient l’organe directeur qui assure la continuité politique.
Composé presque exclusivement de patriciens, il verrouille l’accès au pouvoir et conforte la domination aristocratique.
Le sénat, où se débat la politique de la cité, ne s'ouvrira aux plébéiens qu'en -312, près de deux siècles après l'instauration de la République.
La plèbe face à l’exclusion
Malgré les réformes de Servius Tullius et l'instauration de la République, les plébéiens restent exclus du Sénat et des grandes magistratures. Ils forment pourtant l’essentiel des soldats et supportent le poids des guerres.
Rapidement, la tension monte : endettement, service militaire prolongé, absence de droits politiques nourrissent un profond ressentiment. L’aristocratie patricienne, sûre de ses privilèges, croit pouvoir ignorer ces revendications, mais elle se heurte à la force du nombre.
En 494, les plébéiens franchissent un pas décisif : ils quittent Rome en masse et se retirent sur l’Aventin, menaçant de fonder leur propre cité. Ce geste spectaculaire, appelé sécession de la plèbe, force les patriciens à négocier.
Agrippa est envoyé pour négocier avec la plèbe, sur l'Aventin.
Le compromis aboutit à la création d’une magistrature inédite : les tribuns de la plèbe. Ces représentants, élus par les plébéiens, disposent du droit de veto contre les décisions jugées injustes et bénéficient d’une inviolabilité sacrée.
Pour la première fois, la plèbe se dote d’une institution capable de défendre ses intérêts face au Sénat et aux consuls.
Un équilibre instable mais fondateur
Ces premières réformes n’abolissent pas la domination aristocratique : le Sénat conserve le contrôle de la politique, les consuls restent issus des grandes familles, et les comices centuriates continuent de favoriser les riches.
Mais l’existence des tribuns introduit une nouveauté capitale : la voix de la plèbe ne peut plus être totalement ignorée.
Discours d'un tribun de la plèbe.
La République devient ainsi un régime d’équilibres précaires, où l’aristocratie gouverne mais doit composer avec une force populaire organisée.
Cette tension, loin d’être un accident, deviendra l’un des moteurs de la vitalité institutionnelle romaine.
Conclusion
La fin de la royauté et la naissance de la République n’ont pas marqué l’avènement d’une démocratie, mais la réorganisation du pouvoir au profit de l’aristocratie.
Les récits héroïques — le viol de Lucrèce, la révolte de Brutus, l’expulsion des Tarquins — ont donné aux Romains une mémoire fondatrice, opposant la tyrannie royale à la liberté républicaine. Mais derrière la légende se profile une réalité plus complexe : celle d’un régime oligarchique, dominé par un Sénat patricien et des magistratures accaparées par les grandes familles.
Ce régime, toutefois, n’est pas figé. Grâce aux réformes de Servius Tullius et aux premières conquêtes politiques de la plèbe, Rome met en place un système qui ménage une ouverture : la richesse devient un critère de participation, et les tribuns offrent une protection inédite aux plus modestes.
Un tribun s'adresse à la foule
Ainsi, la République se définit par un équilibre fragile mais efficace, où les élites gouvernent tout en étant contraintes de composer avec la masse des citoyens.
Là réside l’originalité romaine : ni monarchie, ni démocratie, mais une oligarchie ouverte et pragmatique, capable d’intégrer progressivement les tensions sociales sans se déstabiliser.
C’est ce mélange de conservatisme aristocratique et de flexibilité institutionnelle qui permit à Rome de poser les bases d’un système politique durable, apte à accompagner son expansion et à résister pendant plusieurs siècles aux bouleversements internes comme aux menaces extérieures.











