La Deuxième guerre punique (218-201)



Peu de conflits de l’Antiquité ont marqué l’histoire avec autant de force que la deuxième guerre punique (218–201). Pendant plus de quinze ans, Rome et Carthage s’affrontèrent dans une lutte titanesque dont l’écho résonne encore aujourd’hui.

Au centre de ce drame, une figure domine : Hannibal Barca, stratège audacieux qui osa défier Rome sur son propre sol, traversant les Alpes et infligeant à la République ses plus terribles défaites.

De cette confrontation naquit un nouvel ordre : Carthage, vaincue, cessa d’être une grande puissance, tandis que Rome s’affirmait comme maîtresse de la Méditerranée occidentale et s’ouvrait à l’Orient grec.

La deuxième guerre punique fut donc plus qu’une suite de batailles spectaculaires : elle fut l'affrontement le plus important de l'histoire de Rome, préparant la vocation impériale de la cité, tout en scellant le déclin inexorable de Carthage.

Les origines du conflit

L’héritage de la première guerre punique

La première guerre punique (264–241) avait marqué un tournant. Elle permit à Rome, jusque-là puissance italienne, de s'imposer comme un acteur majeur en méditerranée occidentale, en s’emparant de la Sicile, première province romaine hors d’Italie.

Pour Carthage, la défaite fut une humiliation. Outre la perte de la Sicile, la cité punique dut verser un lourd tribut au vaiqueur et céder, quelques années plus tard, la Sardaigne et la Corse.

Ces amputations affaiblir grandement la puissance carthaginoise,  et privèrent la cité de précieuses sources de ravitaillement et de revenus, accentuant sa rancune envers Rome.



Carte : les pertes de Carthage après la Première guerre punique.

L’expansion carthaginoise en Hispanie et l’ascension d’Hannibal

C’est en Hispanie que Carthage trouva un nouvel élan. Hamilcar Barca, ancien général de la première guerre punique, y lança un ambitieux programme de conquête destiné à compenser les pertes méditerranéennes.



Carte : la progression de Carthage dans la péninsule

Sous le commandement d'Hamilcar, puis celui de son gendre Hasdrubal, les Carthaginois s'établirent profondément dans la péninsule, riche en métaux et en hommes. L'exploitation des mines d'argent enrichit considérablement la cité punique, tandis que les ibères, réputés pour leur bravoure, furent enrôlés par milliers dans les rangs de l'armée.

Grâce à ces nouvelles conquêtes, Carthage reconstituait sa puissance sur une base nouvelle, nourissant le rêve d'une prochaine revanche sur Rome.


En 221, Hannibal, fils d’Hamilcar, prit le commandement de l’armée d’Hispanie. Jeune, audacieux, sa personnalité charismatique et son génie militaire allaient bientôt révéler un redoutable chef de guerre, qui donnera une dimension nouvelle à la rivalité entre les deux puissances.



Selon les auteurs romains, Hamilcar aurait fait jurer à Hannibal, encore enfant, une haine éternelle envers Rome. Le jeune garçon est appelé, dès son plus jeune âge, à venger Carthage.

Un Statu-quo en Ibérie

Rome se méfie de l'expansion ibérique de sa rivale. Carthage a été vaincu, pas détruite, et elle semble, grâce à ses nouvelles conquêtes, reconstituer petit à petit sa puissance. 

Rapidement, la cité latine va poser des limites à la progression punique. En 226, un traité est signé. Il trace une ligne de partage de la péninsule sur le fleuve de l'Èbre, en Catalogne. Au sud du fleuve, le traité autorise Carthage à s'étendre sans contrainte, tandis qu'au nord, les territoires doivent rester une zone d'influence romaine.  

Mais les romain ne respectent pas le traité en s'alliant à Sagonte, une cité du sud de l'Èbre. C'est cette épine dans le pied de carthage qui va déclencher la Seconde guerre punique.


Le casus belli : le siège de Sagonte (219)

Sagonte est une cité alliée de Rome, située au sud de l’Èbre. En 219, Hannibal défie Rome en mettant le siège devant la ville. Pour la République, c'est une provocation insupportable. Malgré les avertissements romains, Hannibal prend Sagonte après un siège de 8 mois.



Le pillage de Sagonte par Hannibal. Comme souvent dans le monde antique, après la prise d'une cité, une partie des habitants est massacrée, l'autre est réduite en esclavage.

Rome envoya alors une ambassade à Carthage pour exiger de la cité qu'elle leur livre Hannibal, afin qu'il soit jugé à Rome.

Le refus du Sénat carthaginois déclenche officiellement la Seconde guerre punique.



Carte : la méditerranée à la veille de la Seconde guerre punique

La campagne d’Italie

L’exploit de la traversée alpine (218)

Pour surprendre ses adversaires, Hannibal adopte une stratégie audacieuse : au lieu de défendre l’Espagne ou d’attaquer par la mer avec un débarquement, il décide de se rendre en Italie par voie terrestre.

Avec environ 50 000 hommes, 9 000 cavaliers et une trentaine d’éléphants de guerre, il part d'Espagne, franchit les Pyrénées, le Rhône puis les Alpes.

La traversée des Alpes est sans aucun doute la partie la plus difficile du périple : l'armée d'Hannibal y subit le froid, les éboulements et les embuscades des tribus montagnardes.



L'armée d'Hannibal traverse les Alpes

Ses forces fondent de plus de moitié ! Quand il pénètre enfin en Italie, il ne dispose plus que de 20 000 hommes et d'une dizaine d'éléphants. 

Mais si les pertes furent énormes, l'effet psychologique est immense. Voir une armée carthaginoise déboucher en Italie du Nord était un choc : Rome n'aurait jamais imaginé une telle audace



Carte : le trajet de Hannibal

Hannibal maître de l’Italie : stratégie et limites

La stratégie d’Hannibal n’était pas de prendre Rome par un siège – il n’en avait ni les moyens ni les machines de guerre –, mais d’user la République jusqu’à l’épuisement et de briser son réseau d’alliances, en ravageant l'Italie.



Buste d'Hannibal

Les premières années furent ponctuées de succès éclatants. À la Trébie (218), au lac Trasimène (217), puis surtout à Cannes (216), Hannibal inflige aux légions des défaites écrasantes.



Un guerrier gaulois allié d'Hannibal décapite le général romain Flaminius, à la bataille du lac Trasimène.

À Cannes en particulier, Hannibal massacre près de 50 000 Romains en une seule journée, dont une grande partie de l’élite politique et militaire : c’est une hécatombe qui laisse Rome exsangue. 

Ces succès spectaculaires donnent à Hannibal un prestige immense, et lui ouvrent une grande partie de la péninsule.

Sa progression s’appuie aussi sur les alliances locales. Dès son arrivée en Italie du Nord, il reçoit le soutien massif des guerriers Celtes de la plaine du Pô, hostiles à Rome depuis longtemps. Ces guerriers grossissent ses rangs et contribuent à ses victoires initiales.



Les gaulois viennent offrir leur alliance à Hannibal

Après Cannes, la vague de défections s’amplifie : Capoue, deuxième ville de la péninsule, se rallie à Hannibal, tout comme Tarente et plusieurs cités du Sud. Rome semble abandonnée, encerclée, au bord de l’agonie.



En vert, Hannibal traverse toute l'Italie

Mais cette stratégie connaît aussi des limites. La plupart des alliés centraux — Latins, Étrusques, colonies romaines — restent fidèles à Rome. Hannibal, malgré ses victoires, ne parvient pas à briser totalement l’alliance italienne.

La réaction romaine et l’impasse d’Hannibal

Mais même si la situation semble désespérée, Rome ne cède pas. Le Sénat refuse toute négociation avec Hannibal, même après le désastre de Cannes.

Sous l’impulsion du dictateur Fabius Maximus, la République adopte une nouvelle stratégie. Plutôt que d’affronter Hannibal en bataille rangée, Fabius choisit l’usure, en harcelant son armée dans de petites escarmouches, et en coupant son raviataillement.

En parallèle, Rome mobilise toutes ses ressources. Des levées exceptionnelles sont organisées : adolescents et même esclaves affranchis viennent grossir les rangs de l'armée. Ainsi, malgré les pertes colossales, la cité réussit a reconstituer ses légions. 



Soldats romains

Hannibal, lui, ne reçut jamais les renforts décisifs qu’il espérait de Carthage. Isolé dans le sud de l’Italie, il conserva une armée redoutable mais trop peu nombreuse pour marcher sur Rome. Malgré ses victoires sur le champ de bataille, il s'enferma dans une impasse stratégique, alors que la plupart des cités italiennes restaient fidèles à la République. 

Plus le temps passait plus son armée, coupée de son ravitaillement, s'affaiblissait, alors que les romains, eux, recouvraient leurs forces.


Une guerre internationale : Rome passe à l’offensive

Les nouveaux fronts : Espagne, Sicile et Grèce

Tandis qu’Hannibal restait bloqué dans le sud de l’Italie, Rome choisit de déplacer le conflit hors de la péninsule. L’objectif était double : couper les bases arrière carthaginoises et multiplier les fronts pour empêcher l’ennemi de concentrer ses forces autour d’Hannibal.

L'Espagne devint un théâtre d'opération décisif. En 209, les légions romaines, menées par Publius Cornelius Scipion, s’emparent de Carthagène, capitale carthaginoise en Hispanie.



Tapisserie : la prise de Carthagène

Par cette victoire, Scipion met la main sur un immense trésor et un gigantesque arsenal (armes, catapultes, navires de guerre...) qui lui servira lors de la conquête de l'Afrique. 

Peu à peu, Rome s’assure la maîtrise totale de l’Espagne, privant Carthage de sa principale ressource financière et humaine.



Buste de Scipion

En Sicile, Carthage trouve un allié en Syracuse. Mais Rome assiége la cité, et malgré une résistance rendue célèbre par les machines de guerre d’Archimède, elle tombe en 212.

L’île entière passe alors sous contrôle romain, renforçant l’approvisionnement en blé de Rome, vital pour nourrir l’armée.



Le savant Archimède est tué par des soldats romains après la prise de Syracuse.

En Grèce, Hannibal chercha à élargir le conflit en concluant une alliance avec Philippe V de Macédoine. Les Romains craignent un débarquement macédonnien en Italie. Il appellent alors les cités grecque à se soulever contre l'autorité macédonienne.

Cette diversion occupe l'armée de Philippe V, empêchant toute intervention directe grecque en Italie. C'est la première fois que Rome intervient dans les affaires du monde hellénique.


Le front africain

Le véritable tournant survint lorsque Rome décida de frapper Carthage sur ses propres terres. En 204, Scipion, fort de ses succès en Espagne, débarqua en Afrique avec son armée. Sa stratégie : menacer la cité de Carthage et forcer Hannibal à quitter l'Italie pour venir la défendre.

Une fois débarqué, Scipion s’allia aux Numides, cavaliers redoutables jusque-là alliés de Carthage. Ce ralliement fut capital : il offrit aux Romains une supériorité décisive dans la cavalerie, arme qui avait assuré tant de succès à Hannibal en Italie.

Carthage, menacée directement, dut rappeler son meilleur général. Après plus de quinze années en Italie, Hannibal regagna sa patrie avec une armée réduite mais très aguerrie



Carte : Scipion (flèche rouge) et Hannibal (flèche verte) se retrouvent en Afrique.

Le choc se produit en 202, à Zama. Hannibal aligne ses éléphants et ses vétérans, espérant réitérer les exploits de la campagne d'Italie. Mais Scipion, préparé, ouvre ses lignes pour laisser passer les éléphants et exploite la mobilité de sa cavalerie numide.

Il défait l'armée carthaginoise de manière décisive. Pour la première fois, Hannibal est vaincu dans une bataille rangée.



Représentation : la bataille de Zama

Cette victoire précipita la défaite finale de Carthage.

La paix de 201

La défaite de Zama scelle le sort de Carthage. Par le traité de paix qui suivi, la cité perdit toutes ses possessions hors d'Afrique, y compris l’Espagne, et dut livrer sa flotte ainsi qu’un énorme tribut.

Interdite de guerre sans l’accord de Rome, Carthage devint une puissance secondaire, vassale de Rome. La cité latine, de son côté, émergeait comme la maîtresse incontestée de la Méditerranée occidentale



Rome et Carthage après le traité de paix

Conséquences pour l’Italie et la Méditerranée

En Italie

Bien que Rome sorti victorieuse, la guerre laissa l’Italie exsangue. Quinze années de combats avaient dévasté le sud de la péninsule : champs brûlés, villages détruits, populations déplacées. Des régions entières, notamment en Campanie et en Apulie, mirent des décennies à se relever.

Les pertes démographiques furent colossales : le nombre de citoyens passe de 270 000 à 214 000 entre 225 et 204 . Des pertes équivalentes aux morts français lors de la Première guerre mondiale !



L'armée romaine est massacrée à Cannes

Pourtant, de cette épreuve naquit une cohésion nouvelle. En effet, la plupart des alliés italiens étaient restés fidèles à Rome, et le souvenir d'Hannibal allait les unir autour d'un traumatisme commun. 

Après la guerre, Rome renforça son contrôle sur l’ensemble de l’Italie. Désormais, le destin de la péninsule était indissociable de celui de Rome.

Rome, arbitre de la Méditerranée occidentale et orientale

La victoire transforma Rome en maîtresse de la Méditerranée occidentale.

  • L’Espagne, perdue par Carthage, devint un espace de conquête romaine : deux provinces y furent créées. 
  • La Sicile, entièrement pacifiée, devint un grenier à blé vital qui allait approvisionner Rome, permettant à la cité de grandir encore plus.
  • L’Afrique punique, désormais sous tutelle, complétait cet ensemble : Rome tenait tout l’Occident.

Mais la guerre avait aussi ouvert l’horizon oriental. L’alliance d’Hannibal avec Philippe V de Macédoine avait entraîné Rome dans les affaires grecques. Même si l’intervention romaine fut limitée, elle marqua un précédent : Rome avait désormais un pied dans la géopolitique de méditerranée oriental.

La deuxième guerre punique fut donc un moment fondateur. Elle fit entrer Rome dans une nouvelle dimension : l’Italie unifiée sous sa domination, l’Occident méditerranéen sous son contrôle, et l’Orient en ligne de mire.

L’issue du conflit marqua l’avènement d’un nouvel ordre méditerranéen, dominé par Rome.​



L'armée romaine allait bientôt dominer toute la méditerranée.

Conclusion

La deuxième guerre punique fut plus qu’un conflit entre deux cités rivales : elle fut l’épreuve décisive qui fit de Rome une puissance impériale. Face au génie militaire d’Hannibal, la République a vacillé, mais, en montrant une résilience hors du commun, Rome finit par reprendre le dessus, jusqu'à briser son ennemi.

La victoire sur Carthage fut ainsi le prélude d’une ère nouvelle. Désormais maîtresse de l’Occident, Rome s’apprêtait à dominer l’ensemble du monde méditerranéen. Pour Carthage, c'était la fin d'une ambition impérial, avant la destruction totale de la cité, un demi-siècle plus tard.



Quiz de révision

Elle conquiert l'Hispanie
Vrai ! Le général punique y laisse la moitié de ses soldats
La bataille de Cannes (216), où il décapite l'élite militaire romaine et massacre une armée de 50 000 romains.
Ils lancent des expéditions hors d'Italie (en Ibérie, en Sicile, puis en Afrique)
C'est Scipion. Sa victoire met fin au conflit et permet d'imposer une paix humiliante à Carthage