Claude



L’histoire a souvent retenu l’empereur Claude comme un souverain faible et manipulé par son entourage. Pourtant, cette image, largement véhiculée par les historiens sénatoriaux, mérite d’être nuancée.

Monté sur le trône en 41 apr. J.-C., Claude surprit son époque par son ambition réformatrice, ses conquêtes militaires et son habileté politique, tout en se heurtant à l’hostilité du Sénat et aux intrigues de son entourage.  

Un Empereur Improbable : de l’ombre au pouvoir  

Claude naît en 10 av. J.-C. sur la colline de Fourvière, à Lugdunum (Lyon), en Gaule. Issu de la dynastie julio-claudienne, rien ne le prédestinait à régner : son enfance fut marquée par un handicap physique, possiblement une forme de paralysie cérébrale, qui le faisait bégayer et marcher d’une manière maladroite. Sa famille le considérait comme un être inapte, et sa propre mère, Antonia la Jeune, le traitait de "monstre pas fini".  

Son frère Germanicus, brillant général et favori du peuple, lui était préféré, tandis que Claude était écarté des affaires publiques. Son handicap, bien que source d’humiliation, fut peut-être sa meilleure protection : alors que les querelles de succession éliminaient un à un les prétendants au trône, Claude, jugé inoffensif, survécut aux purges sanglantes de l’époque.  



Tandis que son frère Germanicus meurt, possiblement empoisonné, Claude reste à l'abri des complots. 

Privé de carrière militaire ou politique, il se réfugia dans les études, devenant un grand intellectuel. Son érudition lui valut le respect de certains intellectuels, mais aussi les moqueries des sénateurs qui le voyaient comme un rat de bibliothèque inoffensif.  

A la mort de Tibère, en 37Claude est le plus proche parent encore en vie. Mais les sénateurs décidèrent de remettre l’imperium à Caligula (12-41). En guise de consolation, ce dernier lui donna accès au Sénat. Mais, violent et despotique, l’empereur fut assassiné lors d'un complot le 21 janvier 41. Dans la confusion, la garde prétorienne trouve en Claude le nouvel Empereur.



Claude est proclammé empereur par la garde prétorienne.

Le Quatrième Empereur de Rome

Claude a-t-il fait partie du complot ? Nous n’avons aucune preuve. Cependant, si les historiens de l’époque l’ont volontiers présenté comme un être faible et influençable, le trait a très certainement été exagéré. Cette image d'un Empereur désinteressé, mis par d'autres sur le trône, a pu être une version relayé par Claude lui-même pour s'innocenter du meurtre de Calligula

Toujours est-il qu’il fut, contre toute attente, proclamé empereur par la garde prétorienne. Il avait alors 50 ans. Le Sénat tergiversa entre un possible retour aux institutions républicaines ou une continuité impériale, mais, au terme de longues discussions, il finit par reconnaître Claude comme Empereur. D'une part, il a la garde prétorienne de son côté, et d'autre part, il promet 20,000 sesterces à chaque sénateur !

Cet épisode renforce le principe impérial, car même en vacance d'autorité, le sénat ne parviens pas à rétablir la république. De plus, l'armée et le peuple prennent parti pour le régime impérial, qui s'établit ainsi dans la continuité.

Un Bâtisseur et un Administrateur Pragmatique  

Contrairement aux attentes, Claude ne fut pas un empereur passif. Il entreprit une politique ambitieuse de réformes, cherchant à moderniser l’Empire.  

Un bâtisseur

Sur le plan urbain, il lance de vastes travaux d’infrastructures :  

  • Le port d’Ostie, qui permit un meilleur approvisionnement de Rome en blé.  
  • Plusieurs aqueducs, assurant l’acheminement de l’eau potable dans les grandes villes de l'Empire.  


L'aqueduc de Nîmes fût achevé sous le règne de Claude. 

  • De nouvelles routes, facilitant la communication entre les provinces.  

Élargissement de la citoyenneté

Sa plaidoirie de 48 en faveur de la reconnaissance de la citoyenneté romaine aux élites gauloises fut très mal reçu par le sénat. L’historien Sénèque écrivit sèchement :

"Il avait décidé de voir en toge tous les Grecs, Gaulois, Espagnols et Bretons." 

La réforme est néanmoins adopté, et à sa mort, c'est plus d'un millions de nouveaux citoyens qui sont recensés dans l'Empire, soit près de 7 millions de personnes. Pour en arriver à un tel résultat, il autorise la citoyenneté aux élites provinciales, mais aussi à des villes entières qui prennent le statut de cités latines. La citoyenneté pouvait également être acquise en cas d'enrôlement dans les légion romaine



La Maison Carré de Nîmes était un temple dédié au culte impérial, preuve de l'intégration des gaulois à la culture de l'Empire dès le Ier siècle.

Un entourage d'affranchis

Son administration se heurta à l’opposition des sénateurs, qui voyaient d’un mauvais œil la montée en puissance d'affranchis dans l’appareil d’État. Plutôt que de s’appuyer sur l’élite aristocratique, Claude préféra nommer d’anciens esclaves, comme Pallas et Narcisse, à des postes clés. Ce choix provoqua un ressentiment durable parmi les élites romaines, qui le décrivirent comme manipulé par son entourage. En vérité, Claude est loin de faire là un choix stupide : ces esclaves affranchis lui devaient tout et lui étaient donc totalement dévoués.

L’Expansion Impériale : Le Retour des Conquêtes

Alors qu’Auguste et Tibère avaient prôné une politique défensive, Claude relança les guerres de conquête, marquant son règne par une expansion territoriale significative.  

En 43 apr. J.-C., il entreprit la conquête de la Bretagne, une terre que les Romains n’avaient pas occupée depuis l’expédition de Jules César. Il participa personnellement à l’expédition en traversant la Manche avec les légions, renforçant ainsi son prestige militaire. Cette campagne permit l’annexion d’une grande partie de l’île, avec la fondation de Londinium (Londres).  

Il annexa également la Maurétanie et la Thrace, consolidant les frontières de l’Empire. Ces conquêtes, bien que coûteuses, lui permirent de renforcer l’image d’un empereur actif et conquérant, contrastant avec l’image d’érudit qu’on lui attribuait.  



Les conquêtes militaires de Claude (mauve) et les annexions pacifiques (vert)

Intrigues et Épurations : Un Régime sous Tension 

Si Claude fut un administrateur efficace, son règne fut aussi marqué par de nombreuses purges et intrigues de palais. Peu après son accession au trône, il fit exécuter plusieurs sénateurs et nobles, souvent sous prétexte de complots.  

Les sources antiques accusent Messaline, sa troisième épouse, d’avoir encouragé ces exécutions, la dépeignant comme une femme avide de pouvoir et une débauchée. La réalité est certainement plus complexe : si Messaline a bien été une intrigante sans scrupulles, sa diabolisation aurait aussi pu permettre à Claude de détourner les soupçons quand à sa propre responsabilité dans certains assassinats.



Massaline est exécutée

Après l'exécution de Messaline, Claude se remarie avec Agrippine la Jeune, laquelle manœuvre pour faire adopter son fils, Néron, et l’imposer comme héritier, aux dépens de Britannicus.  

Une Mort Suspecte et un Héritage Durable

Claude meurt en 54 apr. J.-C., dans des circonstances troubles. Après un festin arrosé, l'Empereur, ivre, tombe dans le coma et meurt le lendemain. La thèse de l'empoisonnement par Aggripa est avancée par de nombreux historiens, sans qu'aucune preuves ne vienne le confirmer. 

Malgré la propagande hostile, Claude laissa un Empire plus stable et mieux organisé. Ses réformes, son expansion militaire et son ouverture progressive de la citoyenneté aux provinces marquèrent profondément Rome.  

S’il fut moqué pour son bégaiement et ses maladresses, il n’en demeure pas moins l’un des empereurs les plus influents du Ier siècle, un souverain plus subtil et intelligent que ses contemporains ne voulurent l’admettre. Après sa mort, il fut divinisé, signe que, malgré les critiques, son règne fut reconnu comme une période de renforcement et de consolidation pour Rome.