Théodose Ier est une figure centrale de l’Empire romain tardif. Son règne marque un tournant décisif, caractérisé par trois grands enjeux : la gestion de la menace gothique après la désastreuse bataille d’Andrinople, l’imposition du christianisme comme religion officielle de l’Empire, et les luttes internes qui mèneront à la dernière réunification de l’Empire romain sous un seul empereur avant sa division définitive en 395.
En reprenant en main un Empire affaibli, Théodose doit faire face à une situation militaire critique et à des tensions politiques profondes. Son ascension est intimement liée aux difficultés rencontrées par son prédécesseur, Valens, et à la nécessité pour l’Empire d’Orient de trouver un dirigeant capable de stabiliser la situation. Si ses décisions permettent de rétablir temporairement l’ordre, elles posent aussi des bases fragiles qui accéléreront l’effondrement de l’Empire romain d’Occident un siècle plus tard.
La montée en puissance de Théodose (346-379)
Origines et ascension
Théodose naît en 346 dans une famille aristocratique hispanique liée à l’administration impériale. Son père, Théodose l’Ancien, était un général respecté, ayant servi sous Valentinien Ier dans la défense des provinces occidentales. Grâce à ce statut, le jeune Théodose reçoit une formation militaire et politique, lui permettant d’intégrer rapidement les hautes sphères de l’armée romaine.
Au début des années 370, il se distingue en Bretagne et en Gaule, où il participe aux campagnes contre les Alamans. Cependant, la disgrâce et l’exécution de son père en 376, pour des raisons encore floues, le contraignent à se retirer temporairement de la vie publique.
L’Empire en crise après la bataille d’Andrinople (378)
En 378, l’Empire romain d’Orient subit l’une de ses pires défaites militaires à Andrinople. L’empereur Valens, sous-estimant la menace des Goths réfugiés en Thrace, engage la bataille sans attendre les renforts de son neveu Gratien, empereur d’Occident. L’armée romaine est encerclée et anéantie, et Valens périt sur le champ de bataille. L’Empire d’Orient est désormais privé de dirigeant.
Face à cette catastrophe, Gratien, alors empereur de l’Occident, cherche un général compétent pour reprendre la situation en main en Orient. Son choix se porte sur Théodose, qui est rappelé en grâce et élevé au rang d’Auguste d’Orient en janvier 379.
Dès son arrivée au pouvoir, Théodose doit faire face à une tâche immense :
- Redresser une armée décimée, incapable de repousser les incursions gothiques.
- Stabiliser les provinces orientales, vulnérables après la perte des effectifs impériaux.
- Restaurer l’autorité impériale, alors que certains chefs goths contestent ouvertement le pouvoir romain.
Le règne de Théodose commence ainsi dans un climat de crise majeure, qui façonnera l’ensemble de sa politique au cours des années suivantes.
La gestion de la menace gothique (379-382)
Une situation militaire désastreuse en Orient
Lorsque Théodose prend le pouvoir en 379, l’Empire d’Orient est en pleine crise. Après la bataille d’Andrinople, l’armée romaine est décimée et incapable de lancer une contre-offensive immédiate. Les Goths, victorieux, ravagent la Thrace et menacent les provinces des Balkans.
Goths
L’Empire ne dispose pas des ressources nécessaires pour recruter rapidement une nouvelle armée, et la menace barbare s’accroît avec l’arrivée de nouvelles bandes guerrières qui franchissent le Danube. Face à cette situation, Théodose adopte une double stratégie :
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Renforcer l’armée impériale : il recrute massivement des mercenaires et incorpore des contingents barbares, y compris des Goths, dans l’armée romaine.
- Privilégier la diplomatie : plutôt que d’affronter les Goths directement, il tente de négocier avec eux tout en évitant une confrontation ouverte.
Ces mesures lui permettent de stabiliser temporairement la situation, mais elles posent aussi un problème majeur : la dépendance croissante de Rome aux soldats goths, qui commencent à jouer un rôle de plus en plus influent dans l’Empire.
La paix de 382 : une solution pragmatique
En 382, après plusieurs années d’escarmouches et de négociations, Théodose conclut un traité avec les Goths, leur permettant de s’installer légalement en Thrace. Cet accord marque une rupture avec la politique romaine traditionnelle :
- Les Goths ne sont pas assimilés à la population romaine, mais conservent leurs chefs et leurs coutumes.
- En échange de terres, ils s’engagent à fournir des troupes à l’armée impériale en tant que fœderati (alliés sous contrat militaire).
- Aucune incorporation complète des Goths dans la structure administrative romaine n’est prévue, ce qui maintient leur autonomie, préfigurant la création des royaumes barabres.
Ce traité est une solution pragmatique à court terme : il met fin aux pillages et permet à Théodose de se concentrer sur d’autres priorités, notamment les tensions internes et religieuses. Cependant, il crée un précédent dangereux :
- Les Goths restent un corps étranger au sein de l’Empire, formant une force militaire qui obéit à ses propres chefs.
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Leur présence en Thrace s’installe dans la durée, ce qui rendra difficile tout retour à une administration romaine stricte sur ces territoires.
- Cette intégration partielle annonce les futures tensions entre Rome et les peuples germaniques, qui joueront un rôle central dans la chute de l’Empire d’Occident un siècle plus tard.
Ainsi, bien que Théodose parvienne à pacifier temporairement l’Orient, sa politique vis-à-vis des Goths ne résout pas définitivement la crise et crée une situation instable qui lui survivra.
Le traité entre l'Empire et les Goths
Les luttes politiques et religieuses : Théodose, défenseur du christianisme
L’établissement du christianisme comme religion impériale
À partir de 380, Théodose engage une politique religieuse décisive qui transforme profondément l’Empire. Si le christianisme s’est progressivement imposé depuis Constantin, il coexiste encore avec le paganisme et des formes hétérodoxes comme l’arianisme. Théodose met fin à cette diversité en imposant le christianisme nicéen comme seule religion légitime et en marginalisant les autres courants religieux.
L’un des tournants majeurs de son règne est l’édit de Thessalonique, promulgué en février 380. Ce texte impose aux habitants de l’Empire la foi chrétienne telle qu’elle a été définie au Concile de Nicée en 325, rejetant ainsi l’arianisme, qui demeure pourtant influent.
Le Concile de Nicée
L’édit affirme que seuls ceux qui suivent la doctrine du pape Damase de Rome et de l’évêque Pierre d’Alexandrie peuvent être considérés comme de véritables chrétiens. Les autres croyances sont dès lors qualifiées d’hérésies et leurs adeptes sont privés de certains droits civiques.
Pierre d’Alexandrie
Dans les années suivantes, Théodose renforce cette politique en s’attaquant au paganisme, qui subsiste encore au sein de l’aristocratie sénatoriale et dans certaines provinces. Entre 391 et 392, il promulgue plusieurs édits interdisant les sacrifices païens, fermant les temples et mettant un terme aux cérémonies religieuses traditionnelles.
Il interdit également les cultes domestiques et les pratiques divinatoires, autrefois essentielles dans la culture romaine. Si ces mesures ne conduisent pas immédiatement à la disparition du paganisme, elles accélèrent son déclin et consacrent la suprématie du christianisme dans l’Empire.
Tête d'Aphrodite, marquée d'une croix chrétienne
Le conflit avec Ambroise de Milan : l’Empereur face à l’Église
Loin de se contenter de promouvoir le christianisme, Théodose doit aussi faire face à une nouvelle réalité politique : l’autorité grandissante des évêques, qui n’hésitent plus à défier le pouvoir impérial. Son conflit avec Ambroise de Milan illustre cette évolution, annonçant les tensions futures entre l’Église et l’État.
En 390, une violente révolte éclate à Thessalonique après l’arrestation d’un célèbre aurige (conducteur de char). Les habitants de la ville, furieux, assassinèrent plusieurs fonctionnaires impériaux. Théodose réagit avec une brutalité extrême en ordonnant un massacre punitif dans l’amphithéâtre de la ville, faisant plusieurs milliers de morts.
Cet événement suscite une immense indignation, et l’évêque Ambroise de Milan, l’un des prélats les plus influents du moment, enjoint Théodose à faire pénitence publique. Il lui interdit même l’entrée dans la cathédrale de Milan tant qu’il n’a pas reconnu sa faute. Après plusieurs mois de résistance, l’empereur finit par céder et se soumet à un acte de repentance officiel.
Ambroise de Milan interdit à Théodose l'entrée dans la cathédrale
Cet épisode marque un tournant dans les rapports entre l’Empire et l’Église. Pour la première fois, un empereur doit s’incliner devant l’autorité morale d’un évêque. Cette soumission de Théodose à Ambroise illustre le poids croissant de l’Église dans la politique impériale et annonce les futurs conflits entre les papes et les souverains médiévaux.
Les guerres civiles et la réunification de l’Empire
Outre les tensions religieuses, Théodose doit également affronter plusieurs crises politiques internes. L’Empire, toujours divisé entre l’Orient et l’Occident, connaît une série d’usurpations qui menacent son unité.
En 383, Magnus Maximus se proclame empereur en Bretagne et marche sur la Gaule, forçant l’empereur Gratien à fuir. Ce dernier est capturé et exécuté, tandis que Maximus s’impose en Occident.
Magnus Maximus
Théodose, soucieux de préserver la stabilité de l’Empire, négocie d’abord avec lui et reconnaît son autorité sur la Gaule, l’Hispanie et la Bretagne, tandis que Valentinien II, beau-frère de Gratien, conserve l’Italie et l’Afrique.
Cependant, en 387, Maximus décide d’envahir l’Italie, obligeant Valentinien II à fuir en Orient et à chercher refuge auprès de Théodose. L’empereur d’Orient, ne pouvant tolérer cette violation de l’ordre établi, lève une armée et marche contre Maximus. En 388, il remporte une victoire décisive et fait exécuter l’usurpateur. Pourtant, si Théodose rétablit officiellement Valentinien II sur le trône d’Occident, le jeune empereur n'est qu'un souverain fantoche, et c'est bel et bien Théodose qui exerce la réalité du pouvoir en occident.
Valentinien II
La situation ne tarde pas à se détériorer à nouveau. En 392, Valentinien II meurt dans des circonstances suspectes, probablement assassiné par son propre général, Arbogast. Ce dernier place un fonctionnaire nommé Eugène sur le trône d’Occident, espérant restaurer une influence païenne à la cour impériale.
Théodose, refusant de reconnaître ce nouvel empereur, se prépare à la guerre. En septembre 394, il affronte les troupes d’Eugène lors de la bataille de la Rivière Froide (Frigidus), en Slovénie actuelle. Après un combat acharné, il remporte la victoire, fait exécuter Eugène et force Arbogast au suicide.
Cette victoire marque un moment historique : pour la dernière fois, un empereur règne seul sur un Empire romain entièrement réunifié. Pourtant, cette unification est éphémère, car Théodose meurt quelques mois plus tard, en janvier 395, laissant derrière lui un Empire affaibli et profondément divisé.
La mort de Théodose et le partage définitif de l’Empire
Une succession mal préparée
Le 17 janvier 395, Théodose meurt à Milan, probablement des suites d’une maladie. Sa disparition marque un tournant décisif pour l’Empire romain, non seulement parce qu’il est le dernier souverain à avoir régné sur l’ensemble du territoire impérial, mais aussi parce que son héritage politique laisse l’Empire avec d’importantes fragilités.
Le corps de Théodose est béni
Dès 394, conscient de son état de santé déclinant, Théodose avait préparé la transmission du pouvoir à ses deux fils :
- Arcadius, âgé d’environ 18 ans, reçoit l’Empire d’Orient
- Honorius, encore un enfant de 10 ans, hérite de l’Empire d’Occident.
Ce partage repose sur le principe de division administrative qui s’était progressivement imposé depuis Dioclétien et Constantin. Toutefois, ni Arcadius ni Honorius ne sont préparés à gouverner, ce qui laisse une marge de manœuvre importante aux hommes forts de leur entourage.
Le pouvoir réel passe ainsi entre les mains de deux figures majeures :
- Rufin, principal conseiller d’Arcadius à Constantinople,
- Stilicon, général de l’armée romaine et protecteur d’Honorius en Occident.
Dès les premières années, leurs ambitions personnelles et leurs rivalités entraînent des tensions qui affaiblissent la coopération entre les deux parties de l’Empire.
L'Empire romain partagé entre l'Orient (mauve) et l'Occident (rouge)
Une rupture irréversible entre l’Orient et l’Occident
Si le partage de l’Empire entre deux empereurs n’est pas une nouveauté, la division de 395 marque une rupture définitive. Contrairement aux partages précédents, où l’un des Augustes exerçait une suprématie relative sur l’autre, il n’existe désormais plus de coordination réelle entre les deux gouvernements.
- À l’Est, Arcadius se repose sur son administration et reste passif face aux tensions politiques et militaires.
- À l’Ouest, Honorius, sous la tutelle de Stilicon, doit faire face à des défis bien plus pressants, notamment la pression croissante des Goths et autres peuples germaniques.
Dès 395, Alaric, chef des Wisigoths, reprend ses incursions en Grèce et en Italie. La diplomatie entre Orient et Occident s’effrite, car Constantinople refuse d’apporter son soutien aux défenses occidentales. Cette divergence affaiblit considérablement l’Empire d’Occident, qui sera incapable de gérer seul les migrations barbares, accélérant son déclin.
En 396, Alaric entre à Athènes, avant de se diriger vers l'Empire d'Occident. Il pillera Rome en 410.
Le partage de 395 est donc bien plus qu’une simple division administrative : il préfigure la fin de l’Empire romain d’Occident, qui, incapable de résister aux invasions, s’effondrera définitivement en 476.
Conclusion
Le règne de Théodose Ier est un moment charnière de l’histoire romaine. Il est le dernier souverain à régner sur un Empire unifié, mais son héritage est marqué par des décisions qui auront des conséquences profondes sur l’avenir du monde romain.
D’un point de vue militaire, il parvient à stabiliser temporairement l’Empire, mais sa politique vis-à-vis des Goths, bien qu’efficace à court terme, affaiblit les structures impériales en favorisant l’émergence de peuples semi-autonomes à l’intérieur des frontières. Son règne marque ainsi le début de la perte du contrôle effectif de Rome sur ses propres territoires.
Sur le plan religieux, sa politique est déterminante. En imposant le christianisme nicéen comme religion d’État, Théodose met un terme définitif au paganisme romain et pose les bases d’un Empire chrétien, dont l’influence perdurera pendant des siècles, notamment à travers l’Empire byzantin.
Théodose fait pénitence devant Ambroise de Milan
Enfin, la division de l’Empire en 395 s’avère être l’une des décisions les plus lourdes de conséquences.
- L’Orient, plus stable et mieux défendu, survivra pendant un millénaire sous la forme de l’Empire byzantin.
- L’Occident, en revanche, affaibli par les migrations barbares et les luttes internes, s’effondrera en moins d’un siècle.
Ainsi, Théodose apparaît comme un rassembleur éphémère : il réunit un Empire fragmenté, mais laisse en héritage une séparation définitive qui précipite la chute de sa moitié occidentale. Son règne marque donc la fin d’une époque et le début du monde médiéval, dans lequel le pouvoir impérial ne sera plus jamais le même.













