La crise du IIIe siècle : l'Empire en proie au Chaos



Au début du IIIe siècle, l’Empire romain semble au sommet de sa puissance. Il contrôle un immense territoire s’étendant des rives de l’Atlantique aux confins de la Mésopotamie. Pourtant, il est à la veille de sa plus grande crise. Si Rome a déjà connu des periodes d'incertitudes, des guerres et des usurpations, elle n'a encore jamais traversé une période aussi troublée que celle qui s’annonce.  

Entre 235 et 284, l’Empire va connaître une instabilité politique sans précédent : une succession effrénée d’empereurs, des guerres civiles à répétition, des invasions barbares de plus en plus destructrices et un effondrement économique qui plongera Rome dans le chaos.  

L’un des déclencheurs de cette crise est l’effondrement de la dynastie des Sévères, qui, malgré ses excès, maintenait une certaine stabilité depuis la mort de Commode. L’assassinat d’Alexandre Sévère en 235 ouvre une ère nouvelle où les empereurs sont choisis et renversés au gré des caprices des légions. C’est le début de ce qu’on appelle aujourd’hui l'Anarchie Militaire.  

La fin de la dynastie des Sévères

L’héritage des Sévères : un vernis de prospérité

En 193, Septime Sévère, un général d’origine africaine, s’empare du pouvoir après une guerre civile sanglante. Son règne (193-211) inaugure une nouvelle dynastie, fondée sur le soutien inconditionnel de l'armée. Contrairement aux Antonins, qui avaient préservé un équilibre entre le Sénat et l’armée, Sévère favorise largement les légions, augmentant les solde et offrant des privilèges aux soldats.  



Septime Sévère

Après plusieurs règnes instables (Macrin, Élagabal), c’est Alexandre Sévère qui hérite du trône en 222, à l’âge de 14 ans. Sous son règne, il tente de restaurer l’autorité civile sur l’armée. Cette politique est très mal vue des légions, qui ne comptent pas abandonner leurs privilèges si facilement.  

L’assassinat d’Alexandre Sévère et la montée des empereurs-soldats

En 235, Alexandre Sévère, déjà très impopulaire dans l'armée, mène une campagne contre les Alamans, une confédération germanique qui menace la frontière du Rhin. Mais plutôt que d’engager le combat, il choisit la diplomatie, tentant d’acheter la paix. Cette décision est jugée lâche par ses troupes, qui auraient voulu s'enrichir en pillant la Germanie. Dans les camps romains, la colère gronde.



Camp du "Limes" germain

Le 18 mars 235, près de Mayence, Alexandre Sévère et sa mère sont assassinés dans leur tente par des soldats révoltésMaximin le Thrace, un officier d’origine modeste mais excellent combattant, est proclamé empereur par les légions du Rhin. Son avènement marque un tournant : pour la première fois, un homme sans ascendance sénatoriale ni expérience politique accède au pouvoir par la seule force militaire.  

L'Ascention de Maximinn de Thrace

La fin du pouvoir civil et le triomphe des légions

L’accession de Maximin le Thrace au pouvoir en 235 bouleverse les équilibres traditionnels de l’Empire. Ancien berger d’origine barbare, il s’est hissé au sommet grâce à sa bravoure et son physique impressionnant. Sa nomination marque une rupture : en plus de ses origines douteuses, il est le premier empereur à ne pas être issu de l’élite sénatoriale, ce qui alarme la noblesse romaine.  



Maximin de Thrace

Un règne autoritaire et brutal (235-238)

Maximin impose une dictature militaire impitoyable. Méprisant le Sénat (qui le lui rend bien) il gouverne depuis les frontières, passant l’essentiel de son règne à guerroyer contre les Germains et les Daces. Lui dont le pouvoir repose uniquement sur la fidélité de ses soldats, il les couvre de richesses pour s'assurer de leur loyauté, ce qui le pousse à augmenter les impôts de manière excessive.  

Sa politique fiscale devient rapidement insoutenable pour les provinces, qui se sentent étranglées par ces prélèvements. Les élites locales, notamment en Afrique et en Orient, commencent à comploter contre lui.  

Le soulèvement en Afrique et la révolte sénatoriale (238)

En janvier 238, la province d’Afrique (Tunisie) s’embrase. Le gouverneur local, Gordien Ier, un vieil aristocrate respecté, est acclamé empereur par les notables de la région. Son fils, Gordien II, est associé au trône. Tous deux promettent de restaurer le respect du Sénat et d’alléger la pression fiscale.  

Le Sénat romain, qui exècre Maximin, se rallie immédiatement aux Gordien et leur accorde une reconnaissance officielle. En mars, Rome proclame Maximin ennemi de l’État.  

Mais cette tentative de coup d’État échoue. Le gouverneur de Numidie (Algérie), Capellien, reste fidèle à Maximin et attaque Carthage avec ses troupes. Gordien II meurt au combat et, apprenant la nouvelle, Gordien Ier se suicide.  



Sesterce à l'effigie de Gordien Ier

L’année des six empereurs

L'assassinat de Maximin

Après cet échec, le Sénat ne renonce pas. Il désigne deux nouveaux empereurs : Pupien et Balbin, deux sénateurs aguerris, qui doivent organiser la résistance contre Maximin. Cependant, le peuple de Rome, mécontent de cette nomination, force le Sénat à associer Gordien III, le petit-fils du défunt Gordien Ier, au pouvoir.  

Pendant ce temps, Maximin, furieux, marche sur Rome à la tête de ses légions. Il franchit les Alpes et met le siège devant Aquilée, une ville clé du nord de l’Italie. Il y rencontre une résistance farouche. Les habitants d’Aquilée, déterminés à ne pas laisser entrer l’ennemi, se barricadent et détruisent leurs propres récoltes pour affamer l’armée assiégeante.  

Le moral des troupes de Maximin s’effondre. Déjà épuisés par une campagne difficile, ses soldats, affamés et en colère, décident d’en finir : en mai 238, ils assassinent brutalement Maximin et son fils, mettant un terme brutal à son règne.

La fin de la guerre civile et la montée de Gordien III

Avec la mort de Maximin, le Sénat pense avoir remporté la victoire, mais l’instabilité continue : Pupien et Balbin sont assassinés par la garde prétorienne, qui proclame Gordien III, un adolescent de 13 ans, unique empereur de Rome.  



Gordien III enfant

Si la crise semble pour l'instant résolue, elle révèle une vérité inquiétante : le pouvoir impérial ne repose plus sur le Sénat, mais sur la force des armes. L’anarchie militaire est désormais la norme.  


L’assassinat de Maximin le Thrace en 238 et les tentatives du Sénat pour restaurer son autorité n’ont fait qu’exposer une vérité alarmante : l’Empire romain est devenu ingouvernable. Entre 249 et 274, il va connaître une période d’extrême instabilité, où chaque nouvel empereur est rapidement menacé par un rival.  

Ce chaos politique se conjugue à des crises militaires majeures. Les frontières cèdent sous la pression des barbares, tandis que les Perses sassanides ravagent l’Orient. Rome est au bord du gouffre.  

L’usurpation de Philippe l’Arabe (244-249)  

A l'issue de l’année des six empereurs (238), Gordien III, alors âgé de 13 ans, est placé à la tête de l'Empire. Trop jeune pour gouverner, il est sous la tutelle du préfet du prétoire Timesithée, un homme compétent qui stabilise temporairement l’Empire.  

Mais si son règne marque une pause dans les guerres civiles, les frontières restent menacées pas les Goths, sur le Danube, et les Sassanides en orient. En 242, Timesithée mène une grande campagne contre les Perses sassanides, qui menacent la Syrie et l’Arménie. Grâce à son habileté militaire, les Romains remportent plusieurs victoires, repoussant les Perses vers la Mésopotamie.  

Mais en 243, Timesithée tombe malade et meurt. Il est remplacé par Philippe l’Arabe, un intrigant ambitieux né dans la province romaine d'Arabie. Une fois en position de force, Philippe commence à comploter contre l’empereur. En 244, au cours d’une nouvelle bataille contre les Perses, à Misiché, Gordien III meurt dans des circonstances troubles :  

  • Version officielle (romaine) : Il aurait été tué au combat contre les Perses.  
  • Version perse : Le roi Shapur Ier affirme avoir défait et tué l’empereur lui-même.  
  • Version probable : Philippe l’Arabe, voulant prendre le pouvoir, aurait assassiné le jeune empereur.  

Avec la disparition de Gordien III, Philippe l’Arabe s’autoproclame empereur et négocie une paix avec les Perses, acceptant de leur verser un tribut humiliant.  



Philippe l'Arabe

La chute de Philippe l'Arabe

Durant tout son règne, Philippe tente de consolider son pouvoir, mais il est perçu comme faible, notamment après la paix concédée aux Perses, et on l'accuse d'avoir assassiné Gordien. En 248, il célèbre en grande pompe le millénaire de Rome, espérant renforcer sa légitimité, mais la situation politique se détériore rapidement.  

À cette époque, les légions du Danube, stationnées en Pannonie et en Mésie, sont en proie à une agitation croissante. Les frontières nord de l’Empire subissent des pressions barbares grandissantes, notamment des Goths, une nouvelle puissance émergente.  

Face à l'innaction de Philippe, Dèce, l'un des généraux de l'armée du Danube, est proclamé empereur par ses troupes en 249. Il marche sur Rome, où il affronte Philippe dans une bataille décisive près de Vérone. Philippe est tué et Dèce prend la tête de l'Empire, mais il hérite d’une situation désastreuse.  

D'Abrittus à Edesse : la débacle militaire

En 250, les Goths, menés par Cniva, traversent le Danube et ravagent les provinces romaines.



Invasion Goth

Dèce tente de les repousser et affronte Cniva en 251 à la bataille d'Abrittus, en Mésie. Mais les Romains tombent dans une embuscade :  

  • L’armée romaine est anéantie dans un marécage.  
  • Dèce et son fils sont tués, devenant les premiers empereurs romains à périr face à des barbares.  

Ce désastre militaire humilie Rome et démontre que les légions ne sont plus invincibles, et révèle l'ampleur de la crise que traverse l'empire. 



Les romains sont massacrés dans les marécages

Des empereurs éphémères (251-253)

Après la catastrophe d’Abrittus, l’Empire plonge dans une nouvelle période de turbulences. Les empereurs se succèdent rapidement, incapables de contenir les crises qui s’accumulent : invasions barbares, guerre contre les Perses et surtout une épidémie dévastatrice qui décime la population.  

Dès la mort de Dèce, les légions élisent Trébonien Galle, qui tente de négocier la paix avec les Goths en leur versant un tribut annuel, et en les laissant repartir avec les citoyen romains qu'ils ont capturés comme esclaves ! Cette paix humiliante le discrédite, et en 253, son général Émilien se soulève contre lui. Alors que les deux prétendants s'apprêtent à se livrer bataille, Trébonien est assassiné par ses propres troupes avant l’affrontement.  

Mais Émilien ne reste au pouvoir que quelques mois : Valérien, commandant des légions du Rhin, marche sur Rome et obtient le soutien du Sénat. Émilien est à son tour exécuté par ses soldats, qui préfèrent éviter une nouvelle guerre civile.  



Valérien

Valérien et Gallien (253-260) : la tentative de stabilisation

En 253, Valérien monte sur le trône et, pour assurer la continuité du pouvoir, associe immédiatement son fils Gallien à l’Empire. Cette décision vise à mieux gérer l’Empire, qui fait face à des menaces sur plusieurs fronts :  

  • Valérien prend en charge l’Orient, où l’Empire perse sassanide devient une menace majeure.  
  • Gallien reste en Occident, chargé de défendre la Gaule, le Danube et l’Italie contre les Francs, Alamans et Goths.  

Bien que cette division semble logique, elle révèle surtout l’incapacité de Rome à conduire un Empire unifié.  

La peste de Cyprien (249-270) : un fléau qui ravage l’Empire

Alors que les empereurs luttent contre les invasions barbares et la guerre civile, un autre ennemi invisible frappe l’Empire : une épidémie dévastatrice, la peste de Cyprien.  Apparue vers 249, elle se propage rapidement dans tout l’Empire et décime la population pendant plus de 20 ans.  

Ses conséquences sont catastrophiques :  

  • Effondrement démographique, qui affaiblit l’armée et l’économie.  
  • Pénuries de main-d'œuvre agricole, provoquant famines et augmentation des prix.  

L’Empire, déjà fragile, est affaibli d'avantage.  



La peste à Rome

L’invasion perse et la capture humiliante de Valérien (260)

Pendant que l’Empire lutte contre la peste et les invasions, les Perses sassanides de Shapur Ier passent à l’offensive. En 256, ils envahissent la Syrie et prennent Antioche, la troisième plus grande ville de l’Empire romain.  

Valérien rassemble une armée pour contrer cette avancée et parvient à reprendre Antioche, mais il est ensuite défait en 260 lors de la bataille d’Édesse.  

Alors qu'il rencontre Shapur pour négocier, Valérien est capturé vivant, une humiliation sans précédent pour Rome. Les sources antiques rapportent des traitements cruels :  

  • Selon les Romains, il est utilisé comme marchepied vivant par Shapur lorsqu’il monte à cheval.  
  • Certains récits affirment qu’il est finalement écorché vif, sa peau étant exhibée dans un temple perse comme trophée.  .  


Chapour Ier soumet les empereurs Philippe l'Arabe et Valérien

Cette deuxième humiliation après Abrittus détruit la figure toute puissante de "l'Impérator", associée aux empereurs romains. L'Empereur, figure fédératrice, chute brutalement de son piédestale, érodant la cohésion entre les différentes régions de l'empire.

Gallien seul au pouvoir (260) : une mission impossible  

Après la capture de son père, Gallien devient l’unique empereur, mais l’Empire est en pleine décomposition. Le chaos éclate immédiatement :  

  • La Gaule fait sécession : le général Postume se proclame empereur en Gaule et contrôle aussi la Bretagne et l’Hispanie.  
  • Le royaume de Palmyre prend son indépendance sous la régence de Zénobie, coupant l’Empire de ses provinces orientales.  


L'Empire divisé

  • Les Alamans et les Francs franchissent le Rhin et pillent la vallée du Pô, menaçant même Rome.  
  • Les Goths mènent des incursions en Grèce et en Anatolie, saccageant Athènes et Éphèse.  


Carte : lors de la deuxième guerre gothique, les goths s'attaquent aux côtes grecques par la mer. Après avoir vaincus ces barbares, Rome abandonnera la Dacie, de l'autre côté du danube, trop difficile à défendre.

  • La peste continue de faire des ravages, réduisant les effectifs des armées et affaiblissant les villes.  

Gallien tente désespérément de restaurer l’autorité impériale. Il met en place une réforme militaire en créant une cavalerie d’élite capable de réagir plus rapidement aux invasions. Mais son pouvoir reste fragile, et il doit affronter de multiples révoltes de généraux ambitieux.  

En 268, alors qu’il combat une nouvelle révolte en Illyrie, il est trahi et assassiné par ses officiers.  

Un empire au bord de la dislocation (260-268)

Après l'assassinat de Gallien, l’Empire reste fragmenté :  

  1. À l’ouest, Postume règne sur l’Empire gaulois, qui fonctionne de manière indépendante.  
  2. À l’est, Palmyre prospère sous Zénobie.  
  3. Au centre, Rome est gouvernée par une série d’empereurs éphémères, incapables de stabiliser la situation.  

L’Empire semble condamné à la dislocation totale, mais un homme va émerger pour sauver ce qu’il reste de Rome : l'empereur Aurélien.