À la fin du IIᵉ siècle, la République romaine traverse une crise profonde. La conquête de la Méditerranée a apporté à Rome richesses et puissance, mais aussi crée des déséquilibres sociaux et politiques.
C’est dans ce contexte que vont émerger deux figures emblématiques de la République : Caius Marius et Lucius Cornelius Sylla. Leur rivalité ne tarde pas à dégénérer en affrontement sanglant, inaugurant une ère de guerres civiles.
L’opposition entre Marius et Sylla n’est pas seulement un duel personnel, elle incarne la transformation d’une République où le prestige militaire l’emporte désormais sur les institutions. Leur lutte brutale et sans compromis marque un tournant : Rome entre dans un siècle de conflits qui conduira à la chute de la République.
Le contexte politique et social de la fin du IIᵉ siècle av. J.-C.
La rivalité entre Marius et Sylla ne peut se comprendre qu’en la replaçant dans le cadre plus large de la crise de la République romaine à la fin du IIᵉ siècle.
Après les victoire sur Carthage et la conquête de la Grèce, Rome est devenue la puissance dominante de Méditerranée. Mais cette expansion fulgurante a profondément bouleversé les structures sociales et politiques de la cité. Forte à l'extérieur, Rome est fragilisé à l'intérieur.
Carte : l'expansion romaine en méditerranée
Trois grands vecteurs d'instabilité emmergent ainsi à la fin du IIème siècle.
- Le premier est la fragilisation des institutions républicaines
La République, conçue pour administrer une petite cité-État, se révèle inadaptée pour gérer un si grand territoire. Le Sénat, qui a la primauté sur la vie politique, est de plus en plus contesté, car il s'oppose aux réformes.
- S’y ajoute une fracture sociale grandissante
La conquête a enrichi l’aristocratie sénatoriale, mais elle a aussi ruiné une grande partie des petits propriétaires italiens, dont la force de travail est concurrencée celle des esclaves, qui affluent à Rome depuis les territoires conquis.
Un latifundium est une grande ferme exploitée par des esclaves pour un propriétaire. Avec à l'afflux de richesses et d'esclaves dû aux conquêtes, l'aristocratie eut bientôt les moyens d'exploiter de grands domaines agricoles, grâce à une main d'oeuvre servile peu coûteuse.
Cette opportunité économique enrichit considérablement les élites, qui accaparent toujours plus de terres. La petite paysannerie, elle, incapable de concurrencer les grands producteurs, s'appauvrit.
Les réformes proposées par les Gracques dans les années 130–120, visant à redistribuer les terres et à améliorer la condition des plus pauvres, ont échoué dans le sang. Depuis lors, deux grands courants structurent la vie politique :
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Les optimates, plutôt conservateurs, défendent le Sénat et l'aristocratie.
- Les populares, eux, cherchent à réformer Rome en s’appuyant sur le peuple.
- Enfin, un troisième facteur bouleverse l’équilibre : l’armée.
Depuis les débuts de la cité, l'armée romaine se composait des propriétaires terriens, selon le modèle du paysan-soldat (les paysan combattaient pour Rome dans l'idée de défendre leur propre terre).
Paysan romain
Mais les guerres incessantes, les pertes démographiques et le déclin de la petite paysannerie ont entraîné une pénurie de soldats, qui força les généraux à élargir le recrutement.
Cette évolution de l'armée romaine culminera avec la réforme de Marius, en 107, qui ouvre l’armée aux prolétaires et instaure la solde (les soldats n'était auparavant pas payés). On passe d'une armée citoyenne à une armée professionnelle.
Le déclin du modèle du paysan-citoyen-soldat aura de grandes conséquences. Désormais, les soldats ne servent plus seulement l’État : ils deviennent liés personnellement à leur général, qui leur assure butin et terres.
Plutarque résumera plus tard ce basculement :
«Les soldats ne regardaient plus le Sénat, mais leurs chefs»
C’est cette mutation de l'armée, dont la fidélité passe de la République à la seule personne du général, qui rend possible les guerres civiles.
Un demi-siècle après les réformes de Marius, César défiera la république à la tête de son armée personnelle.
Ainsi, à la fin du IIᵉ siècle, la République est à la fois triomphante et fragile.
L’élargissement du monde romain a engendré une crise sociale, et a rendu nécessaire la transformation de l’armée. Ces boulversements créent un terrain favorable à l’émergence de chefs ambitieux.
Caius Marius : l’homme nouveau, champion des populares
Caius Marius incarne une rupture dans l’histoire politique romaine. Né en 157 à Arpinum, dans le Latium, il est ce que les Romains appelaient un homo novus : un homme "nouveau", issu de la plèbe, parvenu au sommet grâce à son seul mérite.
Son ascension témoigne d’une République où la richesse et le prestige militaire pouvaient ouvrir les portes du pouvoir, même à ceux que l’aristocratie considérait comme des parvenus.
Buste de Marius
Issu d'une riche famille plébéienne, Marius gravit les différents échelons de l'armée, mais c'est à partir de 107 qu'il acquiert un rôle véritablement important. Cette année là, il est élu consul et obtient le commandement de la guerre contre Jugurtha, un roi numide.
À cette occasion, il se présente comme le champion du peuple contre l’aristocratie sénatoriale, qui est alors frappé par un scandale de corruption. En effet, il a été révélé que de nombreux sénateurs auraient reçu des pots de vin de Jugurtha, pour favoriser son ascension.
Pièce d'argent à l'effigie de Jugurtha
Mais alors que Marius se prépare pour la guerre, il est confronté à une pénurie de recrues. Il décide de compléter ses légions en acceptant dans l’armée les prolétaires, c’est-à-dire les citoyens sans terres.
Cette mesure rompt avec la tradition républicaine qui réservait le service militaire aux propriétaires terriens. Elle a deux conséquences majeures :
- L’armée se professionnalise, car pour ces hommes sans ressources, être soldat devient un métier à part entière.
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La fidélité de l'armée se déplace de l’État vers leur général, qui devient leur protecteur et la source de leur richesses.
Ce système, pensé comme une solution pratique, ouvre la voie aux armées personnelles.
Légionnaires romains
Après sa victoire sur Jugurtha qui le couvre de gloire, Marius doit défendre la République de l'invasions des Cimbres et des Teutons, peuples germaniques qui menacent l’Italie.
Carte : la migration des Cimbres
Entre 104 et 100, il est réélu consul cinq fois d'affilé (un record), avec la mission de repousser ces invasions. Il remporte des victoires décisives à Aix (102) et à Verceil (101), qui écartent la menace barbare.
Rome voit en Marius son sauveur. Il devient l’homme le plus puissant de la République, auréolé de prestige par ses victoires et appuyé par la faveur du peuple.
Marius vainc les cimbres à Verceil
Mais s'il est adoré du peuple, Marius subit la méfiance de l'Aristocratie, qui s'inquiète de voir ce puissant général soutenir les populares.
Parmi ses officiers, un certain Lucius Cornelius Sylla, patricien ambitieux, allait bientôt affronter son chef au sénat, mais aussi sur le champ de bataille.
Sylla : l’aristocrate, champion des optimates
Lucius Cornelius Sylla naît en 138 au sein d’une famille patricienne ruinée. Contrairement à Marius, il possède le prestige du nom, mais pas la fortune. Cette origine paradoxale le place dans une position singulière : héritier d’un titre, mais désargenté, il doit, lui aussi, compter sur son mérite personnel pour s’imposer.
Polybe et Plutarque soulignent son ambition dévorante et son charisme, qui lui permettent d’attirer des alliés puissants. Sa personnalité est marquée par un mélange de brutalité et de calcul. Ce double visage — soldat impitoyable et homme politique rusé — allait en faire un adversaire redoutable pour Marius.
Buste attribué à Sylla
C’est aux côtés de Marius, lors de la guerre contre Jugurtha, qu’il s’illustre pour la première fois. Sylla joue un rôle décisif dans la capture du roi numide, mais c'est Marius qui en capte toute la gloire.
Sylla, pourtant, fait représenter sur son sceau personnel la scène de la capture de Jugurtha, une façon de s'en attribuer le mérite !
C'est un affront fait à Marius, qui n'accepte pas qu'un simple officier lui vole une part de sa gloire. Cette rivalité née en Afrique ne va faire que s'accentuer dans les années à venir.
Jugurtha est livré à Marius.
Sylla poursuit son ascension grâce à ses compétences militaires et politiques. Lors des guerres contre les Cimbres et les Teutons, il sert encore sous les ordres de Marius, se distinguant par son sang-froid et son efficacité.
À mesure que Marius accumule les honneurs, Sylla nourrit une rancune croissante : il estime que son rôle est minimisé, et que son rival capte seul la gloire des victoires militaires. Peu à peu, il se rapproche du camp des optimates, s'oppoant à Marius et aux populares.
La querelle personnelle se confond bientôt dans un affrontement idéologique entre deux visions de la République, l’une fondée sur le peuple et la popularité, l’autre sur l’aristocratie et l’autorité sénatoriale.
À la fin du IIᵉ siècle, la confrontation devient inévitable : deux carrières, deux idéologies et deux ambitions irréconciliables s’apprêtent à plonger Rome dans la guerre civile.
La Première Guerre Civile
La guerre contre Mithridate : l’étincelle (88)
En 88, une nouvelle menace mobilise Rome : le roi du Pont, Mithridate VI, s’est lancé dans une guerre d’expansion en Asie Mineure, faisant massacrer des dizaines de milliers de citoyens romains lors des Vêpres d'Éphèse.
Pour la République, il s’agit d’un affront majeur. Pour les généraux ambitieux, c'est une opportunité : la guerre d’Orient promet gloire, richesses et prestige à celui qui la mènera.
Pièce frappée à l'effigie de Mithridate
Le Sénat confie le commandement de la guerre à Sylla, alors consul. Mais les populares parviennent à faire voter le transfert du commandement à Marius dans les assemblées populaires.
Marius, bien qu’octogénaire, voit dans cette campagne l'occasion de couronner sa carrière. Pour Sylla, ce revirement est une humiliation insupportable : son honneur et son avenir politique sont menacés.
Mais il ne compte pas se laisser spolier : il s’enfuit vers ses légions stationnées dans le sud de l'Italie, avant que l’ordre officiel de passation ne leur parvienne.
Arrivé sur place, Sylla s'adresse à ses soldats. Il dénonce une trahison orchestrée par Marius et les populares.
Il leur promet butin, gloire et récompenses s’ils partent avec lui, et présente ce revirement comme une humiliation pour l’armée, une manœuvre politique qui bafoue leur loyauté et leur mérite.
Sylla parle à ses hommes
Les légionnaires, galvanisés, refusent d’accepter un autre commandant et se rangent derrière lui.
Sylla prend alors une décision inédite : il marche sur Rome à la tête de ses six légions, une première dans l’histoire de la République, car l'armée a l'interdiction de pénétrer dans la cité !
Soldats romains en marche
Face à cette menace, Marius tente d’organiser une résistance en armant des esclaves et des volontaires, mais ses forces sont trop faibles. Après quelques affrontements dans les rues, les soldats de Sylla prennent le contrôle de la ville.
Sylla fait exécuter plusieurs opposants, déclare Marius ennemi public, et annule les lois votées par les populares.
Après avoir restauré son autorité, Sylla quitte Rome pour mener sa campagne contre Mithridate VI du Pont, laissant la ville sous le contrôle de ses alliés optimates.
Marius, en exil, médite sur les ruines de Carthage.
La Guerre Civile et la Dictature
Le retour des Populares
Sylla quitte Rome pour mener la guerre en Orient, mais son absence laisse un vide que ses adversaires exploitent rapidement. Le consul Lucius Cornelius Cinna, favorable aux populares, rallie les partisans de Marius.
Ce dernier, rappelé d’exil malgré son grand âge, marche sur Rome à son tour avec une armée hétéroclite composée de soldats italiens et de mercenaires. En 87, la cité tombe. S’ensuit une répression sanglante dirigée contre les optimates : sénateurs, magistrats et partisans de Sylla sont exécutés.
Marius, épuisé mais triomphant, se fait élire consul pour la septième fois en 86, avant de mourir quelques semaines plus tard. Cinna, désormais à la tête du parti populare, devient le maître de Rome.
Le retour de Sylla
En 83, lorsque Sylla rentre en Italie, il trouve une République profondément transformée par la domination des populares. Depuis son départ, Marius et ses alliés ont régné sans partage, écartant les sénateurs optimates et mettant en place des réformes sociales.
L’annonce du retour de Sylla provoque une onde de choc politique. Cinna tente d’organiser une opposition militaire, mais, général contesté et peu proche de ses hommes, il est assassiné par sa propre armée.
L’entrée de Sylla en Italie encourage de nombreux sénateurs à rallier sa cause.
Le sénat romain
En 82, Sylla entre dans Rome. Il ne se contente pas de rétablir son autorité : il entreprend une réorganisation radicale du système politique.
Son premier acte est d’instituer un régime de terreur à travers les proscriptions, une pratique inédite qui consiste à afficher dans les rues des listes de citoyens déclarés "ennemis publics". Ces hommes sont traqués, exécutés, et leurs biens confisqués.
Les listes des condamnés sont affichés dans la rue : tout citoyen est autorisé à capturer et à tuer les traîtres.
Afin de consolider son pouvoir, Sylla se fait nommer dictateur à durée indéterminée, une rupture majeure avec la tradition républicaine. Sylla se place au-dessus des institutions ordinaires et se dote d’une autorité absolue, dont il aura besoin pour réformer la République.
Les Réformes de Sylla
À travers une série de réformes institutionnelles, Sylla va chercher à rétablir la primauté du Sénat et à limiter l’influence des populares, qu’il tient pour responsables de la guerre civile.
La première cible de ses réformes est le tribunat de la plèbe, une magistrature qui, depuis les Gracques, avait servi à introduire des lois en faveur du peuple, en contournant l’autorité sénatoriale.
Sylla impose alors deux restrictions majeures :
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Désormais, un tribun ne peut plus proposer de lois sans l’accord préalable du Sénat, annihilant ainsi son rôle législatif indépendant.
- Un citoyen ayant exercé le tribunat ne pourra plus jamais briguer une autre magistrature, réduisant cette fonction à une impasse politique.
Par ces mesure, Sylla dissuade les ambitieux de se tourner vers cette charge et prive la plèbe de son principal levier d’action dans la vie politique.
Les Gracques avaient fait passer des réformes populaires via le tribunat, pour améliorer la vie des plus pauvres.
Le dictateur renforce aussi massivement le Sénat, qu’il estime être le véritable garant de la République.
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Pour ce faire, il augmente le nombre de sénateurs.
- Il entreprend une réorganisation du cursus honorum, en imposant des limites d’âge et un ordre strict dans l’accès aux magistratures, rendant plus difficile l’ascension rapide de jeunes politiciens ambitieux.
Enfin, il modifie le fonctionnement des cours judiciaires, en confiant leur contrôle exclusif aux sénateurs. Cela permet aux optimates (principalement issus du sénat) de garder la main sur la justice et d’éviter que les populares n’utilisent les tribunaux pour poursuivre leurs adversaires politiques.
Par cet ensemble de réformes, Sylla cherche à restaurer un système oligarchique où le Sénat détient toute l’autorité. Il espère ainsi stabiliser la République et empêcher de nouvelles guerres civiles.
Buste de Sylla
Enfin, après cette refonte complète du système politique, Sylla surprend Rome en abdiquant volontairement en 79.
Lui qui avait accumulé un pouvoir absolu, il choisit d'y renoncer. Il meurt l'année suivante, convaincu d’avoir rétabli l’ordre républicain et garanti la stabilité de Rome.
L'Héritage de Sylla
Pourtant, loin d’avoir renforcé durablement la République, Sylla a en réalité ouvert une brèche irréversible dans le système politique romain.
En marchant sur Rome en 88, en éliminant ses opposants par les proscriptions et en imposant sa volonté par la force, il a créé un précédent fatal : désormais, il est acquis qu’un général peut prendre le pouvoir par les armes au mépris des lois.
Cette légitimation de la violence politique transforme profondément la République : les rivalités ne se régleront plus au Sénat, mais sur les champs de bataille.
Combat de rue
De plus, ses réformes, censées protéger l’aristocratie sénatoriale, ne font qu’attiser les tensions entre optimates et populares.
En verrouillant le système au profit des élites, Sylla n'apporte pas la stabilité : la marginalisation des classes populaires crée une frustration qui sera exploitée par les ambitieux et les populistes, désireux de se présenter comme les défenseurs du peuple contre l'aristocratie.
Un homme politique s'adresse à la plèbe
Ainsi, Sylla croyait avoir restauré la République, mais son passage au pouvoir marque en réalité le début de son effondrement.
En prouvant que la force prime sur la loi, il fait basculer Rome dans un siècle de guerres civiles, où la question du pouvoir ne se résoudra plus jamais par le débat politique, mais par la suprématie militaire. Son héritage est donc paradoxal : lui qui voulait rétablir la République, il en a préparé la chute.





















