Le retour de l’État : du GPRF à la continuité républicaine
Dès la Libération, la priorité de De Gaulle est claire : restaurer l’autorité d’un État français républicain, souverain et centralisé, en rupture totale avec Vichy.
Le gouvernement provisoire de la République française (GPRF), installé à Alger depuis 1943, est transféré à Paris en août 1944. Il prend immédiatement le contrôle des administrations, des finances, de l’armée et des relations internationales.
De Gaulle refuse l’AMGOT, l'administration militaire préparée par les Américains pour gérer les pays libérés. Le président américain Franklin D. Roosevelt a pourtant défendu jusqu'au bout cette solution, qui plaçait la France sous protectorat américain, au même titre que l'Italie et l'Allemagne. Pour lui, de Gaulle n'a aucune légitimité et la France, qui a collaboré avec Hitler, ne doit pas être traitée comme une alliée. Il déclare, en parlant du général :
"Il se prend pour Jeanne d'Arc. Mais Jeanne d'arc était folle, et elle a fini sur le bûcher"
Churchill, de Gaulle, Roosevelt et le général français Henri Giraud, à Casablanca en 1943.
Roosevelt préférait largement Giraud, plus docile, qu'il tentera de pousser à la tête de la France Libre, sans succès.
Pourtant, grâce aux efforts des résistants, aux manoeuvres de de Gaulle et au soutien des britanniques, la France se dote bien, une fois libérée, d'un gouvernement indépendant et évite la tutelle américaine.
De Gaulle réorganise rapidement un semblant d'État : il nomme des commissaires de la République dans les régions libérées, rétablit les ministères, remet en fonction les préfets républicains.
Le GPRF s’appuie sur les structures mises en place par la Résistance intérieure — notamment les Comités départementaux de Libération. Ces comités, nés dans l’urgence de l’insurrection, tiennent les villes, font appliquer l’ordre, remplacent les autorités de Vichy.
De Gaulle et son état-major à Paris, le 26 août.
Surtout, le programme du Conseil national de la Résistance (CNR), adopté en mars 1944, sert de boussole politique au gouvernement provisoire. Ce texte, conçu dans la clandestinité, propose non seulement la reconquête de la souveraineté et le rétablissement des libertés, mais aussi une série de réformes sociales ambitieuses : sécurité sociale, nationalisations, élargissement de la démocratie.
Ce programme influence profondément la vision de De Gaulle : la République devra être sociale, souveraine et réconciliée avec le peuple.
Juger et épurer : purger le régime de Vichy
La victoire militaire pose immédiatement la question de la justice. Que faire des collaborateurs ? Comment juger Vichy sans diviser davantage une société déjà éprouvée ? Pour le GPRF, il s’agit à la fois de punir et de stabiliser.
L’épuration sauvage commence dès l’été 1944. Dans les jours qui suivent la Libération, des milliers d’arrestations, d’exécutions sommaires, de tontes publiques ont lieu dans tout le pays. Miliciens ou agents de Vichy sont abattus sans procès. Les femmes qui ont couché avec des allemands, accusées de "collaboration horizontale", sont tondues et humiliées en public.
Un milicien exécuté
Des femmes tondues défilent à Paris
Cette violence, spontanée, brutale, incontrôlée, répond à quatre années de répression, mais menace l’autorité de l’État renaissant.
Le GPRF cherche donc à encadrer l’épuration. Des juridictions spéciales sont créées pour juger les membres du gouvernement de Vichy. Pétain est condamné à mort en août 1945, peine commuée en détention à vie. Laval est exécuté. Mais au-delà de ces figures, l'épuration s’essouffle vite. Dès 1946, les peines s’allègent, les réintégrations se multiplient, certains hauts fonctionnaires compromis retrouvent des postes.
L’épuration reste donc incomplète. Pour les résistants issus du CNR, elle est une exigence morale. Mais pour De Gaulle, l'important est d'éviter une guerre civile et maintenir l’unité nationale. L’essentiel n’est pas de régler tous les comptes, mais de refonder une République autour de laquelle peuvent se rassembler tous les français.
De Gaulle pendant le conseil des ministres de GPRF
Le récit d'une France héroïque
Pour réunir les français, De Gaulle propose un récit dans lequel la collaboration devient l’exception honteuse, dans une France majoritairement résistante. Le GPRF proclame la nullité du régime de Vichy : toutes ses décisions sont annulés et déclarées illégales.
Ce geste n’est pas qu’administratif. Il pose les fondations d’un récit national réparateur, dans lequel la France Libre est considérée comme le gouvernement légitime du pays à partir de 1940. Vichy devient une anomalie, un régime d’usurpateurs, rejeté hors du corps national. La "vraie France" était à Londres, et elle a résisté.
La responsabilité de la collaboration est rejeté sur quelques grandes figures, qui servent de bouc émissaires. Cadres principaux du régime Vichyste, Pierre Laval et François Darnand sont étrillés dans des procès spectacle, avant d'être fusillé.
À travers ces exécutions, le régime "purifie" la France de ses traîtres. Il accable quelques personnages emblématiques pour dédouaner le reste de la société : les fonctionnaires ; les policiers ; les petits collaborateurs... Tout ces français qui ont travaillé, soutenu, peu ou prou, le régime de Vichy.
François Darnand, instigateur de la terrible milice vichyste, est conduit à son procès en 1945.
Le mythe résistancialiste naît ainsi : une France vendue aux allemands par quelques traîtres, tandis que les français, unis derrière de Gaulle, résistaient héroïquement, tous à leur niveau.
Cette lecture, partiellement vraie, laisse pourtant dans l’ombre une autre réalité : celle d’une population soumise, complice, parfois active dans la répression. Mais la vérité est encore trop dure, au sortir de la guerre. Il faut reconstruire, et pour cela, il faut oublier et réconcilier.
Refonder la République : réformes, tensions et compromis
Une fois l’État rétabli, les collaborateurs neutralisés et le récit officiel écrit, reste à construire une République nouvelle. La Troisième République, avec son instabilité chronique, est largement discréditée. Le GPRF engage un vaste chantier de refondation institutionnelle et sociale, largement inspiré du programme du CNR.
Dès 1944, les femmes obtiennent le droit de vote et d’éligibilité. C’est une rupture majeure dans l’histoire démocratique française.
Des femmes votent pour les élections municipales, en 1945.
En 1945, une série de réformes structurantes sont lancées :
- Création de la Sécurité sociale, système unifié de protection contre les risques (maladie, vieillesse, famille, accidents)
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Nationalisation de secteurs stratégiques : SNCF, EDF, Renault (confisqué à Louis Renault pour collaboration), grandes banques (Banque de France, Crédit Lyonnais, Société Générale)
- Création du Commissariat au Plan, chargé de diriger l’économie nationale dans une logique de reconstruction et de modernisation
Ces mesures traduisent l’idéal porté par la Résistance : une République démocratique et sociale, capable de garantir la dignité de tous.
Mais sur le plan politique, des tensions réapparaissent vite. De Gaulle, hostile à un retour au parlementarisme d’avant-guerre, souhaite doter le régime d'un exécutif fort. Les partis, notamment les communistes (PCF), les socialistes (SFIO) et les centristes du MRP, s’opposent à cette concentration du pouvoir.
De Gaulle devant l'assemblée constituante, en 1945.
En janvier 1946, De Gaulle démissionne, refusant d’être réduit au rôle de président symbolique d’un gouvernement dominé par l'assemblée.
Après plusieurs mois de débat constitutionnel, la IVe République est proclamée en octobre 1946. Elle reprend l’héritage républicain, mais reste marquée par l’instabilité parlementaire et l'absence d'un pouvoir exécutif fort.
La République a été restaurée, mais transformée. Sous l’impulsion du GPRF, dans l’élan du programme du CNR, la France a retrouvé son État, sa souveraineté, sa démocratie. Mais l’unité de la libération laisse place aux clivages politiques. Mais la IVème République saura-t-elle se montrer suffisamment forte, dans un contexte extérieur tendu, marqué par le début de la guerre froide ?
Robert Schumann entre à l'Élysée (1947)
Conclusion
La Libération de la France, amorcée sur les plages de Normandie et de Provence à l’été 1944, s’est rapidement transformée en une reconquête politique. Si la victoire militaire fut menée par les Alliés et les forces françaises libres, la reprise en main du pays fut l’œuvre déterminée du général de Gaulle, qui refusa toute tutelle étrangère.
La guerre avait laissé derrière elle un pays affaibli, fracturé, épuisé, mais la volonté politique issue de la Résistance a permis de rétablir un État républicain légitime, de purger en partie les séquelles du régime de Vichy, et de lancer les grandes réformes sociales et économiques qui allaient transformer la société française. Le programme du Conseil national de la Résistance n’est pas resté lettre morte : il a inspiré la création de la sécurité sociale, les nationalisations et la planification d’après-guerre, autant de réformes qui dirigeront la société française jusqu'à notre époque.
Enfin, cette période a vu la France réaffirmer sa souveraineté sur la scène internationale, en s’imposant comme l’une des puissances victorieuses, dotée d’une zone d’occupation en Allemagne et d’un siège permanent à l’ONU.
La Libération n’a pas seulement rendu la liberté à un peuple : elle a posé les bases de la France contemporaine. République restaurée, société refondée, mémoire forgée : les années 1944-1946 forment un moment charnière de l’histoire nationale, où la France, sortie du chaos, a tenté de se redéfinir à la hauteur de ses idéaux.
Quiz de révision
Mis devant le fait accompli après la prise de Paris, il est pourtant obligé de reconnaître le GPRF comme le nouveau gouvernement français.
- Les femmes qui ont flirté avec l'occupant sont humiliées publiquement
- Création de la Sécurité Sociale
- Nationalisation de grandes entreprises et dirigisme économique









