Léningrad, Stalingrad, Koursk : basculement sur le front de l'Est



À l’hiver 1941, les troupes allemandes sont stoppées aux portes de Moscou. La Blietzkrieg, qui avait déferlé sur l'Europe, s’est brisée à quelques kilomètres du Kremlin, devant la profondeur du territoire soviétique et la résistance obstinée de l'Armée Rouge. Malgré ce contretemps, la Wehrmacht reste une force redoutable : dès le printemps 1942, elle relance une nouvelle offensive, plus au sud, avec l’objectif de s'emparer des ressources vitales du Caucase.

Mais, en moins de deux ans, la dynamique s’inverse. Ce front qui semblait acquis aux Allemands devient le théâtre de leurs premières grandes défaites. La machine de guerre nazie se serait-elle enrayé ?

Léningrad : Le siège de l’endurance (1941–1944)

Quand la Wehrmacht lance l’opération Barbarossa en juin 1941, Léningrad (anciennement Saint-Petersbourg) figure parmi les cibles prioritaires. Berceau de la révolution de 1917, deuxième ville de l’URSS, pôle industriel majeur et principal port de la baltique, elle représente un enjeu à la fois stratégique et symbolique, notamment à cause de son nom, qui signifie "la ville de Lénine".

Hitler veut la rayer de la carte, pensant que sa chute brisera le moral soviétique et accélérera l’effondrement du régime.

À l’automne 1941, la ville est presque totalement encerclée. Les forces allemandes, appuyées par l’armée finlandaise au nord, contrôlent les accès terrestres. Commence alors le siège le plus long de l’histoire moderne : 872 jours de blocus, de bombardements, de famine pour tenter de briser la résistance acharnée des défenseurs de Léningrad.



Des femmes quittent leur maison, bombardée par l'armée allemande.

L’hiver 1941–42 est particulièrement violent. Les rations de nourriture descendent à 125 grammes de pain par jour. C'est moins qu'à Auschwitz. On coupe la pâte à pain avec de la sciure de bois, on mange de la colle, du cuir, parfois même les morts. 

Les habitants, mourant de faim et de froid, s'effondrent à bout de forces dans les rues, dans les appartements glacés, dans les files d’attente. Un tiers des  habitants, soit plus d'un million de civils, meurent pendant le siège, principalement de la famine. Des cadavres gelés jonchent les rues. Une survivante écrira :

"On enterrait les morts dans la neige. Plus personne n'avait la force de creuser la terre gelée."

Mais peu importe les souffrances des assiégés, Staline a été catégorique : pas question d'abandonner Léningrad à Hitler. Alors, la ville tient. 



Charnier à Léningrad

Si la population est assiégée de l'extérieur, à l'intérieur, elle est étroitement contrôlée. La NKVD, la terrible police politique soviétique, maintient une surveillance constante : ceux qui sont surpris à critiquer Staline ou à évoquer la capitulation sont arrêtés.

Grâce à la résilience de ses habitants, et à une discipline de fer imposée par les autorités soviétiques, Léningrad résiste. La Wehrmacht ne parviendra jamais à prendre la ville. En janvier 1943, une première percée soviétique brise partiellement l’encerclement. Un an plus tard, en janvier 1944, une contre-offensive repousse définitivement les Allemands.



Soldats russes dans une tranchée de Léningrad

Léningrad incarne la ténacité soviétique. Malgré la faim, le froid, les bombardements, la ville ne cède pas. Pris en étaux entre la menace mortel des Einsatzgruppen nazis et le terrible appareil de repression soviétique, civils et soldats tiennent leurs positions dans des conditions extrêmes, selon la doctrine imposée par Staline :

"Pas un pas en arrière"

Le siège est un symbole du sacrifice des populations civiles soviétiques, dont l'effort et l'abnégation ont été indispensables à la victoire finale.


Stalingrad : Le tournant (1942–1943)

Au début de l’été 1942, après l’échec de la prise de Moscou, Hitler modifie ses priorités stratégiques. Plutôt que de reprendre l’assaut frontal contre la capitale soviétique, il décide de se tourner vers le sud : c'est l’opération Fall Blau.

Son objectif : s’emparer des ressources pétrolières du Caucase, vitales pour soutenir l’effort de guerre allemand. Pour sécuriser cette offensive, il faut contrôler la Volga, axe de transport crucial entre le nord et le sud de l’URSS. Sur ses rives se trouve Stalingrad, ville industrielle majeure… qui porte le nom du dirigeant soviétique.



Carte : la percée allemande lors de l'opération 'Fall Blau". L'objectif : Prendre Grozny, puis Bakou, pour assurer à l'armée allemande l'accès au pétrole du Caucase.

La prise de la ville, verrou sur la Volga, doit permettre de couper le Caucase des renforts de Moscou. La ville est donc un objectif important, mais Hitler, frappé par la symbolique de cette ville (dont le nom signifie "la ville de Staline"), en fait la priorité de la campagne.

Il y détourne la majorité de ses troupes. Résultat : les allemands s'enlisent dans une guerre urbaine tandis que l'offensive dans le Caucase est stoppée, faut de moyens.

Une guerre d’attrition urbaine

La bataille débute à l’été 1942 par un intense pilonnage aérien de la Luftwaffe, qui détruit une grande partie de la ville et tue des milliers de civils. Mais cette destruction crée un effet inattendu : le champ de ruines devient un terrain idéal pour la défense.



Un stuka allemand survole la ville en ruines.

Les blindés allemands perdent leur avantage dans le chaos urbain. Les snipers soviétiques, comme le célèbre Vassili Zaïtsev, trouvent un terrain parfait pour infliger des pertes. Les combats deviennent extrêmement rapprochés, au corps à corps, parfois dans les caves d’immeubles ou entre deux étages d’un même bâtiment.



Des soldats se battent dans une usine de Stalingrad

Staline ordonne à ses troupes de ne pas céder un mètre de terrain : l’ordre n°227, «Pas un pas en arrière», impose la discipline la plus stricte. Des unités de barrage sont parfois placées derrière les lignes, et tirent sur les fuyards. Les soldats russes n'ont plus le choix : s'ils reculent devant l'ennemi, ils seront tués par leur propres camarades.

Cette doctrine, d'une violence absolue, révèle le peu de valeur accordé à la vie des soldats par les généraux russes. Mais l’effet est réel : les lignes soviétiques tiennent.



Des soviétiques dans une tranchée.

L'encerclement : l’opération Uranus

À l’automne 1942, la Wehrmacht contrôle environ 90 % de la ville. Mais cette conquête est fragile : les lignes sont étirées, les flancs tenus par des armées alliées peu expérimentées – Roumains, Italiens et Hongrois. L’État-major soviétique y voit une faille. En novembre, l’opération Uranus est lancée.

C’est une manœuvre d’encerclement parfaitement exécutée : les soviétiques frappent au nord et au sud de la ville, écrasent les lignes roumaines et ferment la tenaille. La 6e armée allemande, forte de 300 000 hommes, est encerclée.



Des soldats allemands dans Stalingrad

Hitler s'obstine : interdiction de battre en retraite. Il ordonne à ses troupes de tenir coûte que coûte, promettant un pont aérien pour ravitailler la poche. C’est un pari absurde : il faudrait livrer 500 tonnes de vivres et de munitions par jour ! La moyenne réelle n’atteindra jamais la moitié, tandis que la Luftwaffe perd de nombreux appareils dans l'opération.

Très vite, les soldats manquent de nourriture, de munitions, de médicaments. Ils gèlent, ils meurent. 



Des soldats russes passent devant le corps d'un soldat allemand, gelé.

Von Manstein tente bien une contre-offensive pour dégager Stalingrad, mais elle est repoussée. Les allemands, à bout, meurent de froid, de maladie, de faim. Des cas de cannibalisme sont rapportés. En janvier 1943, la situation devient intenable.

Le 31 janvier, le maréchal Friedrich von Paulus se rend avec 90 000 hommes. La poche allemande est émilinée, les russes s'imposent définitivement à Stalingrad. Hitler, fou de rage après la reddition de von Paulus, s'emporte : 

"Il aurait dû se tirer une balle. Un Feldmarschall se suicide plutôt que d'accepter la reddition"



Hitler sur le front de l'Est

Un séisme militaire et politique

La bataille de Stalingrad est l’une des plus meurtrières de l’Histoire : environ 2 millions de morts, blessés et disparus tous camps confondus. Mais son importance dépasse les chiffres : la victoire soviétique inverse complètement la dynamique de la guerre à l'Est.

  • Pour l’Allemagne, c’est la première reddition majeure de toute la guerre. La défaite précipite la retraite allemande jusqu'en Ukraine. Le pétrole causasien reste hors de porté. 

  • Pour l’Armée rouge, c’est une victoire décisive. Elle prouve que la Wehrmacht peut non seulement être stoppée, mais battue et détruite. Les sovietiques gardent le contrôle sur l'immense région du caucase, riche en matières premières.

À l’échelle mondiale, Stalingrad inverse la dynamique du conflit. Les Alliés comprennent que l’URSS est capable de tenir, voire de gagner. Les plans pour ouvrir un second front en Europe prennent de la vitesse.



Un soldat hisse le drapeau soviétique à Stalingrad.

Koursk : La dernière offensive allemande (juillet–août 1943)

Après la débâcle de Stalingrad, la Wehrmacht cherche à reprendre l’initiative. Hitler refuse de s’enfermer dans une posture défensive et veut effacer l’humiliation subie.

Pour cela, il choisit de frapper à Koursk, où il espère encercler et détruire plusieurs armées soviétiques. C’est l’opération Zitadelle, lancée en juillet 1943. 



Carte : l'avancée de l'armée allemande pendant l'opération Zitadelle

Une bataille annoncée, une défense préparée

Grâce à leurs services de renseignement, les Soviétiques sont informés des plans allemands plusieurs semaines à l’avance. Ils vont préparer méthodiquement la défense du secteur.

Pendant des mois, l’Armée rouge creuse. Littéralement. Des milliers de kilomètres de tranchées, de fossés antichars, de champs de mines, de bunkers et de lignes d’artillerie sont installés. C’est l’une des défenses les plus profondes et les plus denses de toute la guerre. Près d’1,5 million de soldats soviétiques sont déployés, avec 4 000 chars et 25 000 canons.

Les Allemands, eux, sont bien moins nombreux mais placent leurs espoirs dans leur nouvelle génération de blindés : les chars Tigre et Panther, puissants mais peu nombreux et encore peu fiables mécaniquement. 



Les chars Tigre sont livrés sur le front de l'Est

L'Allemagne n'a pas le droit à l'erreur. Hitler espère une victoire décisive, qui affaiblirait durablement l'armée russe avant un potentiel débarquement allié en Europe, sur l'Atlantique ou la méditerranée. 

Le dictateur a bien conscience de l'importance de cet affrontement, dont l'issue pourrait s'avérer déterminante pour la suite du conflit. Dans son ordre du jour du 5 juillet 1943, il s'adresse personnellement à ses hommes : 

 "Soldats du Reich ! De l'issue de cette bataille dépend le destin de l'Allemagne et de toute l'Europe. Montrez vous à la hauteur de votre mission historique"

Le choc de Prokhorovka

L’offensive allemande débute le 5 juillet 1943. Elle avance… lentement. Malgré des percées locales, les forces allemandes se heurtent à une résistance bien organisée, dense et mobile. L’artillerie soviétique, soutenue par l’aviation tactique, frappe les colonnes blindées.

Au sud du saillant, la 4e armée de panzers progresse vers Prokhorovka. Le 12 juillet, elle rencontre la 5e armée de chars soviétique dans ce qui devient l’une des plus grandes batailles de chars de l’Histoire. En quelques heures, des centaines de blindés s’affrontent dans un chaos total, souvent à bout portant.



Des chars T34 dans la bataille

La bataille ne donne pas de victoire nette à l’un ou l’autre camp, mais elle stoppe définitivement l’élan allemand.

  • Les soviétiques perdent plus de 2500 chars et 1700 avions.
  • Les allemands perdent 1000 chars et un peu plus de 600 appareils.

Si les pertes sont bien plus importantes pour l'armée rouge, côté allemand, le matériel détruit est de plus en plus difficile à remplacer. 



Chaîne de production des bombardiers allemands.

À partir de 1943, la production allemande augmente considérablement (+93% pour les véhicules blindés), mais elle reste insuffisante : elle n'atteint que la moitié de la capacité de production soviétique. 

L’échec stratégique de Zitadelle

Le 13 juillet, Hitler ordonne l’arrêt de l’opération. Il redéploie des unités vers l’Italie, où les Alliés viennent de débarquer en Sicile. L’offensive de Koursk est terminée. L'Allemagne n'y a rien gagné.

Pire : les Soviétiques, qui ont contenu le choc, lancent une contre-offensive immédiate. Ils reprennent Orel, puis Kharkov. Pour la première fois, l’Armée rouge passe à l’offensive de manière coordonnée, massive et efficace. Les allemands perdent l’initiative sur le front de l'Est. Ils ne la reprendront jamais.



Des chars russes avancent.

Koursk est la dernière grande offensive allemande sur le front de l’Est. Après cette défaite, la Wehrmacht est condamnée à reculer, souvent en désordre, jusqu’à Berlin.

La supériorité technologique de ses blindés ne suffit plus face à la supériorité numérique et industrielle soviétique.


L’inversion du rapport de force sur le front de l’Est

L’échec stratégique allemand

L’année 1943 marque pour l’Allemagne une rupture profonde : à partir de ce moment, la guerre sur le front de l’Est ne peut plus être gagnée. L’ampleur de l’échec à Stalingrad en février a brisé le plan initial de Hitler, qui comptait s’emparer du pétrole du Caucase et couper l’URSS de ses ressources vitales. 

Non seulement la Wehrmacht doit abandonner précipitament le Caucase, mais l’Armée rouge, désormais en position de force, contre-attaque dans toute la région du Don et de la Volga.



Les russes contre-attaquent

Alors que les raffineries roumaines subissent les bombardements américains, l'armée allemande, fortement mécanisée, connait de graves pénuries de carburant qui immobilisent ses chars et ses avions. Le pétrole caucasien, qui aurait dû être une bouffée d'air pour la Wehrmacht, reste hors d'atteinte.



Les puits de pétrole de Bakou, dans le Caucase

Le choc de Koursk, à l’été 1943, confirme l’impasse stratégique. 

L'opération Zitadelle est conçue pour reprendre l’initiative, mais elle échoue face à une défense soviétique bien préparée. Pire : les Allemands y engagent leur nouveau materiel flambant neuf (chars Tigres et Panthers, canons automoteurs), qu’ils perdent en quantité sans parvenir à percer.

Les pertes matérielles sont lourdes — plusieurs centaines de chars détruits ou immobilisés — et ne peuvent pas être remplacées au même rythme que les soviétiques. 



Char allemand détruit.

Sur le plan humain, l’hémorragie est tout aussi alarmante. L’armée allemande perd des centaines de milliers de soldats expérimentés à Stalingrad et à Koursk. Les remplaçants sont de plus en plus jeunes, moins bien formés, moins endurants. La qualité des troupes diminue, tandis que, à mesure que s'enchaînent les défaites, le moral se fissure.



Un jeune soldat allemand se rend aux russes.

À l’automne 1943, l’Armée rouge a repris l’Ukraine orientale, franchi le Dniepr, et libéré des villes stratégiques comme Kharkov et Kiev. L’armée allemande, incapable de reprendre l’initiative, se replie devant les offensives Soviétiques. 

L’effort de guerre soviétique

En 1941, l’Union soviétique avait été prise de vitesse, frappée de plein fouet, désorganisée par les purges de son commandement. Mais petit à petit, elle monte en puissance.

L’un des coups de maître du pouvoir soviétique a été le transfert massif de l’industrie à l’est de l’Oural dès l’invasion allemande. Entre 1941 et 1942, des milliers d’usines sont démontées, déplacées, reconstruites à l'abri des raids de la Luftwaffe.

Ce pari logistique paye : en 1943, la production de chars, d’artillerie, d’avions et de munitions dépasse celle de l’Allemagne. Le T-34, simple mais robuste, est produit en dizaines de milliers d’exemplaires.



Chars T-34

À la puissance industrielle s’ajoute une mobilisation sociale totale. Si l'arrivée des nazis est d'abrod célébrée comme une libération de la tyrannie stlalinienne, notamment en Ukraine et dans les Pays baltes, les atrocités commises par l'occupant nourrissent rapidement une haine viscérale de l’ennemi.

Staline transforme cette rage en levier politique. La guerre devient une croisade : c'est la "Grande guerre patriotique". La propagande exalte la défense de la terre russe et l’union de la population autour du Parti et de son leader. Un peuple meurtri, mais galvanisé, se dresse derrière l’effort de guerre.



Staline se dresse, avec toute l'URSS, contre l'agresseur fasciste.

Fin 1943, le front de l’Est a basculé. L’Allemagne a perdu l’initiative, elle recule, subit, improvise. L’Union soviétique, elle, avance méthodiquement, et se renforce de jour en jour.

Conclusion

Entre 1942 et 1943, le front de l’Est bascule. L’URSS passe de la survie à l’offensive. À Léningrad, elle résiste à l'enfer. À Stalingrad, elle encercle et détruit une armée allemande. À Koursk, elle repousse la dernière grande offensive de la Wehrmacht. Ces batailles marquent plus que des victoires : elles signalent un renversement durable du rapport de force.

L’Allemagne perd son élan, son matériel, ses soldats. L’Armée rouge, elle, se renforce, s’organise, prend l’initiative. À partir de là, la guerre ne se joue plus sur la défense du territoire soviétique, mais sur sa reconquête. L’Ukraine, la Biélorussie, puis la Pologne deviennent les nouveaux champs de bataille. 



Quiz de révision

Vrai ! Le siège coûte la vie à plus d'un million de civils.
Pour avoir accès aux ressources pétrolières dont elle avait besoin.
Faux ! Elle est encerclée et massacrée dans la ville.
Les Russes ont bien plus de ressources, tandis que les Allemands peuvent difficilement remplacer leurs hommes et leur matériel.
Vrai ! Cet engagement permet d'inverser le rapport de force :

-Les conscriptions envoient des millions d'hommes au front.
-Les ouvriers produisent en masse du matériel militaire
-Les civils sont galvanisés par la propagande