À la mort de César en -44, Rome bascule dans une nouvelle période de crise. Autour de Marc Antoine, de Cicéron et du jeune Octave, héritier inattendu du dictateur, se met en place un jeu politique d’une extrême violence.
Alliances de circonstance, discours enflammés, manipulations du Sénat et affrontements militaires transforment ce moment de transition en véritable guerre de succession.
Le vide du pouvoir : d’Antoine à Octavien (44–43 av. J.-C.)
Après l’assassinat : Rome sans direction
L’assassinat de César, le 15 mars 44 av. J.-C., ne restaure pas les institutions républicaines ; il révèle au contraire leur état de décomposition avancée. Les conjurés, persuadés que la disparition du dictateur suffirait à rétablir l’équilibre traditionnel des pouvoirs, n’avaient ni programme politique, ni soutien militaire, ni stratégie pour la période qui suivrait.
- Le Sénat, déjà affaibli depuis plusieurs décennies par les guerres civiles, apparaît soudain incapable d’assumer la direction de l’État.
- Le peuple, loin de célébrer la chute du dictateur, déplore la perte d'un homme politique qui a toujours été de son côté.
César avait concentré entre ses mains les leviers essentiels du gouvernement : magistratures, tribunaux, commandements militaires... Sa mort laisse un vide politique et une question : qui dirigera l'État romain ?
L'assassinat de César
Marc Antoine consul romain
Dans ce contexte d’incertitude, Marc Antoine, ancien allié de César, s'impose au centre du jeu politique romain. Élu consul aux côtés du dictateur pour l’année -44, il devient, après l’assassinat de celui-ci, le détenteur légal de l’autorité suprême. Mais au delà de cette magistrature, il puise son pouvoir réel dans le soutien de l'armée et des masses populaires, devant lesquelles il se présente comme l'héritier de César.
Il utilise l'héritage du dictateur pour éliminer ses ennemis politiques et faire passer certaines réformes, mais il outrepasse rapidement les pouvoirs que lui confère son rôle de consul. Il devient de plus en plus clair qu'il cherche à accaparer le pouvoir.
Buste de Marc Antoine
Le duel Cicéron vs Antoine : le dernier espoir républicain
Dans les mois qui suivent, le principal adversaire politique d’Antoine n’est pas un chef militaire mais un orateur : Cicéron.
Ce dernier, conscient que les structures républicaines ne peuvent se rétablir qu’en neutralisant l’influence d’Antoine, prononce une série de discours restés célèbres sous le nom de Philippiques. Il y dénonce Antoine comme un tyran potentiel et tente de rallier le Sénat et l’aristocratie à une défense de la légalité républicaine.
Buste de Cicéron
L’autorité morale de Cicéron, réelle mais fragile, ne peut suffire face à un homme qui dispose du soutien de l’armée et de la plèbe, et qui utilise l’héritage de César comme capital politique.
Cicéron comprend néanmoins qu’un acteur peut renverser l’équilibre : le jeune héritier désigné par César dans son testament. Il tente donc d’utiliser ce nouvel arrivant comme contrepoids à l’autorité d’Antoine, convaincu qu’il pourra contrôler ce jeune homme inexpérimenté.
Ce calcul se révélera l’un des plus graves de sa carrière politique, car il sous-estime complètement la personnalité de celui qu’il présente comme un simple instrument.
L’arrivée d’Octavien : un héritier de 18 ans face au pouvoir
Lorsque Caius Octavius arrive en Italie après l’annonce de la mort de César, il n’est qu’un jeune aristocrate de dix-huit ans, sans expérience militaire ni carrière publique. Mais l’ouverture du testament de César va le propulser sur le devant de la scène : il y apprend qu’il a été adopté par César. Il devient légalement Caius Julius Caesar, c’est-à-dire le fils du dictateur défunt.
Octavien
Cette adoption confère au jeune homme une légitimité symbolique considérable.
- Les vétérans qui ont servi sous César reconnaissent instinctivement en Octave l’héritier naturel de leur ancien commandant.
- Le peuple, attaché au souvenir du dictateur, accueille favorablement ce jeune homme qui se présente comme le continuateur de son œuvre.
Octavien, malgré son jeune âge, saura parfaitement profiter de cette opportunité politique.
- Il s’attache le soutien des vétérans en promettant de respecter les distributions prévues par César,
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Il commence à verser les dons prévus au peuple dans le testament,
- Il adopte une attitude respetueuse du Sénat et des institutions, qui contraste avec la brutalité d’Antoine.
En quelques mois, le jeune homme devient ainsi un acteur incontournable, soutenu à la fois par le peuple, l'armée et le sénat.
La guerre civile de Modène
À la fin de l'année -44, la situation est tendue. Marc Antoine convoite le proconsulat sur la Gaule Cisalpine, cette région qui couvre l'Italie du Nord, dans laquelle de nombreuses légions sont stationnées. Cela lui permettrait de mettre la main sur des ressources financières et militaires importantes, alors que son mandat de consul touche à sa fin.
Cependant, l'attribution de cette magistrature se fait de manière peu conventionnelle. En janvier -43, quand Marc Antoine marche avec ses armées vers la Gaule Cisalpine pour prendre possession de la province, Cicéron convainc le Sénat de le déclarer "ennemi publique". L'orateur veut éliminer définitivement celui qu'il considère comme un obstacle au retour de la République. Il déclare :
"Les armes de Marc Antoine sont tournées contre la patrie. Quiconque prend les armes contre lui défend la République"
Cicéron s'adresse au Sénat
Pour assurer son succès, il fait nommer Octave à la tête de l'armée chargée d'arrêter Marc Antoine. Comme Pompée en son temps, le jeune homme obtient un imperium malgré son âge et son inexpérience des magistratures. Peu importe pour Cicéron, qui l'encense devant le Sénat :
"C'est un jeune homme digne de louange, que les dieux ont envoyé pour le salut de la République"
Le Second Triumvirat : alliance forcée (43–36 av. J.-C.)
Antoine réfugié en Gaule, Octave consul à Rome
En avril -43, Octave affronte Antoine à la tête de troupes sénatoriales lors de la bataille de Modène. Battu, l'ancien consul doit fuir vers la Gaule, où il se réfugie auprès de Lépide.
Lépide
Pendant ce temps, à Rome, des tensions éclatent entre Octave et le Sénat. En effet, le jeune homme n'obtient pas la reconaissance attendu après sa victoire sur Marc Antoine. Le Sénat refuse de le nommer consul et cherche à l'écarter du pouvoir. En août, refusant de se soumettre au sénat, Octave marche sur Rome avec ses légions et force les sénateurs à le reconnaître consul.
Une alliance face au Sénat
En Gaule, Antoine reçoit le soutien de Lépide, proconsule d'Hispanie et de Narbonnaise. Il dispose des richesses de ces provinces ainsi que de leurs nombreuses légions, continuant de faire peser la menace sur Octave.
À l'interieur même de Rome, le pouvoir d'Octave est bien fragile. Il a imposé son élection en marchant sur la ville avec son armée, perdant immédiatement le soutien du Sénat. Il a très bien compris qu'il n'a aucune chance de conserver le pouvoir à la fin de son mandat sans utiliser la force, et que le Sénat l'écartera à la première occasion.
Menacé à la fois à l'extérieur et à l'interieur, Octave va réaliser un coup de maître : il s'allie avec son ancien ennemi, contre le Sénat !
La création légale d’un pouvoir exceptionnel
En novembre 43 av. J.-C., la lex Titia établit officiellement le Second Triumvirat : Octave, Marc Antoine et Lépide partagent un pouvoir suprême sur l'État romain. À la différence du premier triumvirat, simple entente privée entre chefs politiques, celui-ci est un organe d’État reconnu par le peuple et doté d’un mandat officiel. Les triumvirs reçoivent le droit :
- de nommer les magistrats,
- de promulguer des lois sans approbation sénatoriale,
- de lever des troupes,
- d’exercer une autorité suprême sur l’ensemble des provinces romaines.
Leur mission affichée est de «remettre la République en ordre», mais tous comprennent qu’il s’agit d’un instrument destiné à éliminer les oppositions et à assurer la domination politique des trois hommes.
Les triumvirs
Les proscriptions : la République sous le régime de la terreur
Le premier acte politique majeur du triumvirat est l’instauration de proscriptions, instrument hérité de Sylla, consistant à afficher dans la rue des listes de noms, d’individus déclarés "ennemis publics".
Tout citoyen est autorisé à les capturer ou à les éliminer contre récompense. Les hommes qui y figurent sont souvent des adversaires politiques dont l’existence menace les nouveaux détenteurs du pouvoir.
Être proscrit signifie :
- Perdre immédiatement ses droits civiques,
- Voir ses biens confisqués par l’État,
- Pouvoir être exécuté légalement par quiconque, en échange d’une récompense.
Scène des proscriptions
On estime qu'entre 2000 et 3000 personnes son assassinés pendant ces purges, dont Cicéron, adversaire résolu d’Antoine, dont ce dernier exige la mort. Octavien — qui avait été protégé un temps par l’orateur — accepte son élimination.
Cet assassinat, en décembre 43, symbolise l’effondrement final des principes républicains : l’un des derniers défenseurs de la liberté politique disparaît au moment même où l’État légalise la violence politique.
Fulvie, l'épouse de Marc Antoine, joue avec la tête de Cicéron
Les proscriptions permettent aux triumvirs d’obtenir des ressources financières considérables pour préparer la guerre contre les meurtriers de César.
Philippes : l’écrasement définitif du parti républicain
Le triumvirat prépare une campagne contre Brutus et Cassius, partisans républicains et assassins de César, qui se sont réfugiés en Orient où ils ont rassemblé une armée considérable.
La bataille de Philippes, en octobre 42 av. J.-C., marquent la défaite de Brutus et l'écrasement définitif du parti républicain.
Pour échapper à la capture, les deux hommes choisissent le suicide. Si certains avaient nourri l'espoire d'un retour à la République, après la défaite de Marc Antoine à Modène un an plus tôt, il est désormais clair que Rome a définitivement basculé dans un autre type de pouvoir.
Le suicide de Brutus
Les triumvirs, désormais sans adversaire, doivent partager les fruits de leur victoire — et composer avec leurs ambitions respectives.
Le partage du monde romain et les germes du conflit
Après Philippes, le triumvirat se transforme en un système de domination territoriale. Les trois hommes se répartissent les provinces selon leur puissance et leurs intérêts :
- Antoine obtient l’Orient, région riche, stratégique, et traditionnellement convoitée par les ambitieux.
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Octavien reçoit l’Occident, incluant l’Italie, cœur du recrutement militaire et des distributions de terres aux vétérans.
- Lépide, mis à l’écart, ne reçoit que l’Afrique, position qui révèle déjà sa marginalisation progressive.
Ce partage stabilise provisoirement les rapports de force. L’Orient d’Antoine lui donne accès à des ressources immenses et à une base politique solide, mais l’Italie d’Octavien lui assure un avantage décisif : le contrôle direct des vétérans et de Rome.
Carte : le partage de l'Empire. Les territoires d'Octavien (mauve), de Marc Antoine (vert) et de Lépide (brun). Les protectorats romains (en jaune) et l'Égypte (en rose).
Dès 41–40 av. J.-C., des tensions émergent. En réalité, Philippes a supprimé l’ennemi commun ; dès lors, plus rien n'empêche les trumvirs de se déchirer pour le pouvoir total sur l'Empire.
Orient contre Occident : vers l’affrontement final (36–31)
L’alliance égyptienne d’Antoine
À partir de -41, Marc Antoine concentre ses efforts sur les provinces orientales, qu’il administre avec une autonomie croissante.
C’est dans ce contexte qu’il s'allie avec Cléopâtre VII, reine d’Égypte. Cléopâtre contrôle un royaume dotée de richesses considérables, d’une flotte puissante et d’une position stratégique au carrefour de la Méditerranée orientale. Antoine y trouve un soutien financier et militaire capable de contrebalancer celui dont dispose Octavien en Italie.
La relation personnelle entre Antoine et Cléopâtre, attestée par les sources dès 41, contribue à renforcer la position d'Antoine en Orient. Cependant, en s’associant à une souveraine étrangère, Antoine nourrit une ambiguïté politique : est-il toujours fidèle à Rome ?
Marc Antoine tombe sous le charme de Cléopâtre
La propagande d’Octavien : la construction d’un conflit idéologique
Octavien comprend rapidement que pour s'imposer face à Antoine sans donner l'air de déclencher une guerre personnel, il doit convaincre l’opinion romaine que son adversaire représente un danger. Il s’attache donc à transformer l’alliance d’Antoine avec Cléopâtre en une menace pour Rome elle-même.
Dans cette perspective, Octavien exploite plusieurs arguments :
- Antoine serait soumis à une reine étrangère.
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Les Donations d’Alexandrie, dans lesquelles Antoine confie certains territoires orientaux à ses fils, seraient la preuve qu’Antoine souhaite créer un royaume oriental indépendant.
- Le mode de vie d’Antoine en Égypte, décrit comme luxueux et efféminés, choc les romains, attachés à la discipline et à la mesure.
Il importe de souligner que cette propagande repose sur des déformations plus que sur des réalités. Antoine n’a jamais eu l’intention explicite de détacher l’Orient de Rome, et ses actes peuvent être interprétés comme des mesures pragmatiques visant à stabiliser la région. Mais la puissance narrative d’Octavien est telle que l’image d’un Antoine «oriental» s’impose dans l’opinion.
Marc Antoine et Cléopâtre dans le luxe oriental
En 32 av. J.-C., Octavien franchit une étape décisive en faisant lire au Sénat le testament d’Antoine — ou du moins un document présenté comme tel — dans lequel Antoine reconnaît des enfants avec Cléopâtre, lègue ses territoires orientaux à ses héritiers, et aurait demandé à être enterré à Alexandrie. Pour beaucoup, ces choix sont une trahison envers Rome.
Que le texte soit authentique ou non importe moins que son effet : il permet à Octavien de présenter son rival comme un traître à Rome, manipulé par une reine étrangère qui cherche à s'accaparer les territoires orientaux de l'Empire.
Le Sénat suit cette interprétation, et la guerre est déclarée non pas à Antoine, mais à Cléopâtre. Cette précision juridique est essentielle : elle permet à Octavien de se présenter non comme un ambitieux qui cherche à écarter son rival, mais comme le défenseur de Rome contre une menace extérieure.
Cléopâtre VII, amante de César puis de Marc Antoine, avait besoin du soutien de Rome pour conserver son pouvoir, contesté en Égypte.
Actium et la chute d’Antoine : l’élimination d’un rival majeur
La guerre qui s’ouvre en 32 av. J.-C. se joue principalement en mer. Les forces d’Antoine et de Cléopâtre, bien que nombreuses, manquent de discipline. En face, Octavien s’appuie sur l’expérience militaire d’Agrippa, dont la maîtrise stratégique va s’avérer décisive.
La bataille d’Actium, qui se déroule le 2 septembre 31 av. J.-C. près des côtes grecques, est décisive. La flotte égyptienne y est mise en déroute, et l'armée de Marc Antoine est capturée.
Octave entreprend alors la conquête de l'Orient : la Grèce tombe sous sa coupe, suivie de l'Asie mineur puis de la Syrie. Cléopâtre et Antoine, réfugiés en Égypte, n'ont plus les moyens de s'opposer aux légions d'Octave. Dos au mur, ils choisissent le suicide et se donnent la mort quelques jours après la prise d'Alexandrie par les troupes romaines, en août 30.
Cleopâtre s'apprête à se suicider, en se faisant mordre par un serpent.
La disparition d’Antoine laisse Octave seul maître du monde romain. Son triomphe ouvre une phase de consolidation de son pouvoir qui se conclura en 27 av. J.-C. par la création du principat et l’adoption du nom d’Auguste, qui marqueront la naissance de l'Empire.
Conclusion
La mort de Jules César a ouvert une ère de violences politiques où s’affrontèrent ambitions personnelles et visions opposées de l’avenir de la République. Les conjurés espéraient restaurer l’ancien ordre, mais leur geste ne fit qu’accélérer l’effondrement d'un système à bout de souffle. Entre les grandes manœuvres du Sénat, les calculs d’Antoine et l’irrésistible ascension du jeune héritier de César, Rome devint le théâtre d’une lutte implacable pour le pouvoir.
Plus qu’une simple querelle de succession, ces événements allaient bientôt bouleverser durablement le destin et la nature de Rome.















