À la fin du XIIe siècle, le monde musulman est fragmenté, affaibli par des conflits internes, tandis que les États latins d’Orient, issus des croisades, s’enracinent en Terre sainte. C’est dans ce contexte que surgit Saladin, chef militaire kurde devenu sultan, qui unifier le monde musulman contre la conquête chrétienne.
Mais au-delà des batailles, Saladin incarne un tournant politique. Par sa stratégie, sa retenue et sa vision, il redéfinit le rapport de force avec l’Occident et impose un modèle de pouvoir où la foi n’exclut ni la diplomatie ni la justice.
Le monde musulman au XIIe siècle
Fragmentation du pouvoir musulman
Lorsque les Croisés arrivent en Orient à la fin du XIe siècle, le monde musulman est loin d’être uni. Il n’existe pas de bloc islamique cohérent prêt à repousser les envahisseurs venus d’Occident. Au contraire, les territoires musulmans sont éclatés entre plusieurs dynasties rivales, souvent plus préoccupées par des conflits internes que par la menace franque.
Officiellement, tout les princes musulmans reconnaissent le califat abbasside de Bagdad, gourverné par les successeurs du prophète et qui doit incarner l'unité du monde islamique.
Mais son pouvoir politique réel est très affaibli, et il n'a plus qu'une autorité religieuse symbolique. L’empire est morcelé, et des chefs militaires ou des familles locales gouvernent en toute indépendance dans les différentes régions.
Carte : le Califat abasside au IXème siècle (en vert). Cet immense empire est en réalité morcellé entre de nombreux seigneurs musulmans. De plus, à la naissance de Salafin, il a perdu l'Égypte.
En plus de cette division politique, une autre grande division traverse l’islam à cette époque : celle entre sunnites et chiites.
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Les sunnites, majoritaires dans l’ensemble du monde musulman, pensent que les califs (les dirigeants religieux à la tête de l'Islam), doivent être choisis par la communauté musulmane selon leur foi et leur mérite.
- Les chiites, en revanche, estiment que seul Ali, cousin et gendre du Prophète, et ses descendants, peuvent revendiquer le pouvoir religieux. Pour eux, un calif est choisi pour ses liens de sang avec Ali plus que pour son mérite.
Au XIIe siècle, cette opposition se manifeste concrètement dans l’existence de deux pôles concurrents : le califat abbasside sunnite à Bagdad, et le califat fatimide chiite en Égypte.
L’arrivée des Croisés et la fondation des États latins d’Orient
En 1095, le pape Urbain II appelle à la croisade pour reprendre Jérusalem, tout juste prise par les turcs Seldjoukid, qui interdisent le pélerinage aux chrétiens. Des milliers de chevaliers européens répondent à cet appel.
Urbain II entre à Toulouse pour y prêcher la croisade.
En 1099, après un siège brutal, ils s’emparent de la ville sainte et y fondent le royaume de Jérusalem, bientôt rejoint par d’autres États latins : le comté de Tripoli, la principauté d’Antioche, et le comté d’Édesse.
Face à la conquête chrétienne, la réaction musulmane est lente et dispersée. Pendant plusieurs décennies, les Croisés s’installent, construisent des forteresses, et négocient avec certains émirs musulmans. Les seigneurs locaux, chrétiens et musulmans, se préocupent plus d'assurer et de consolider leur propre pouvoir que d'écraser un ennemi religieux.
Carte : les États latins d'orient
C’est dans ce contexte de fragmentation et de relative passivité que certaines figures vont s'élever pour réclamer l'unité du monde musulman pour chasser les croisés.
L’ascension de Saladin : unificateur et stratège
Prise de pouvoir en Égypte
Saladin n’est pas né au sommet du pouvoir. Il voit le jour en 1137 ou 1138 à Tikrit, en Mésopotamie, dans une famille kurde issue de la petite aristocratie.
Très tôt, son destin se noue avec celui de Nûr ad-Dîn, l’émir de Syrie, qui incarne alors la volonté d’unifier les territoires musulmans face aux Croisés. C’est à son service que Saladin commence sa carrière militaire.
*Petite précision : un émir est un gouverneur ou un chef miliataire local
Représentation de Nûr ad-Dîn
En 1164, une opportunité majeure s’ouvre : l’Égypte, gouvernée par le califat fatimide chiite, est affaiblie, minée par les luttes internes, et convoitée à la fois par les Croisés et par Nûr ad-Dîn.
Ce dernier envoie l’un de ses généraux, Shirkuh – l’oncle de Saladin – pour prendre pied dans le pays. Après une série d’intrigues et de conflits, Shirkuh s’impose comme homme fort du régime fatimide.
À sa mort, en 1169, Saladin lui succède comme vizir, c’est-à-dire principal ministre et chef militaire du calife fatimide. Agé d'à peine 30 ans, Saladin prend ainsi le contrôle de l'Égypte.
*Petit éclaircissement : un vizir est un haut dignitaire chargé de gouverner un territoire.
Saladin
À seulement 31 ans, Saladin devient l’homme fort d’un régime qu’il ne soutient pas idéologiquement : il est sunnite, alors que les Fatimides sont chiites. Cela le place dans une position délicate, mais il va manoeuvrer intelligement pour transformer le régime.
Dans les coulisses du pouvoir, il renforce sa position militaire, place ses proches à des postes clés, et s’assure du soutien des élites locales. Puis, en 1171, profitant de la mort du calife fatimide, il abolit le califat chiite et restaure symboliquement le califat abasside de Bagdad comme l'autorité suprême. Cette décision marque la réintégration de l’Égypte dans le giron sunnite.
Saladin réalise ici un coup politique :
Il réintègre durablement l'Égypte dans le giron sunnite, et gagne le respect de Nûr ad-Dîn en reconaissant l'autorité du califat de Bagdad.
Mais dans le même temps, il consolide aussi son pouvoir personnel : le calif de Bagdad a beaucoup moins de pouvoir sur lui que l'ancien calif egyptien. Dans les faits, il gouverne l'Égypte de manière quasi-indépendante. Le pays va lui fournir de la richesse et une armée fidèle, sur lesquelles il va pouvoir s'appuyer pour unifier le monde arabe.
Représentation mongole de Saladin
La construction d’un empire
Après avoir pris le contrôel de l’Égypte, Saladin reste officiellement au service de Nûr ad-Dîn. Mais les tensions entre les deux hommes grandissent : Saladin se méfie de l’autorité croissante de son ancien maître, et Nûr ad-Dîn s’inquiète de l’autonomie de son protégé devenu puissant.
La mort soudaine de Nûr ad-Dîn en 1174 ouvre un vide de pouvoir en Syrie. Saladin en profite immédiatement : il marche vers Damas, puis Alep, deux villes stratégiques, en prétendant agir pour le compte du jeune fils de Nûr ad-Dîn. En réalité, il prend progressivement le contrôle de l’ensemble de la Syrie.
Représentation européenne de Saladin, en guerrier.
Cette expansion ne se fait pas sans résistance. Lors de sa conquête, Saladin privilégie la diplomatie, mais écrase les princes les plus récalcitrants. À chaque victoire, il consolide son pouvoir personnel, tout en répétant qu’il agit au nom de l’unité islamique face aux Croisés.
Ce discours de légitimation est essentiel. Saladin se présente non comme un conquérant personnel, mais comme le serviteur de l’islam, œuvrant à l’unification du monde musulman pour organiser la reconquête de Jérusalem. Ce discours parle aux masses et à de nombreux savants religieux, qui voient en lui un restaurateur de l’ordre et de la foi.
L’unité comme stratégie de guerre
Une fois l’Égypte et la Syrie réunies, Saladin pose les bases d’un nouvel empire au proche-orient : l’empire ayyoubide, du nom de son père, Ayyoub. Contrairement aux structures rigides des califats, cet empire repose largement sur des liens familiaux, la loyauté personnelle et l’autorité militaire. Saladin place ses frères, ses neveux et ses lieutenants aux postes importants.
Cette unification a un objectif clair : se préparer à une guerre totale contre les États latins. Pour la première fois depuis un siècle, un pouvoir musulman capable de rivaliser militairement avec les Croisés émerge en orient.
Carte : l'empire ayyoubide
Après avoir conquis la Syrie, Saladin consacre plusieurs années à préparer méthodiquement l’affrontement avec les États latins.
Il commence par réunir l’Égypte et la Syrie en un bloc cohérent, pour disposer au mieux de ses ressources. Il réorganise ensuite l’armée en profondeur, en créant une force permanente formée de mamelouks égyptiens, de contingents kurdes et de troupes syriennes, qui doivent rivaliser avec les chevaliers francs.
Cavaliers mamelouks
Dans le même temps, il sécurise les routes et les carrefours, renforce les forteresses et multiplie les raids pour affaiblir progressivement les ressources des royaumes latins. Par la diplomatie, il obtient des trêves ponctuelles qui lui permettent d’éviter un conflit frontal avec les États latins tant qu'il n'est pas prêt.
Pour justifier ses conquêtes en Syrie et rallier à lui les nombreux princes musulmans, Saladin cherche à incarner une certaine vision de l’islam. Il se fait le champion du jihâd, idéologie qui prône la "lutte" et la "résistance" religieuse.
Pour lui, la communauté musulmane doit s'unir pour repousser la menace croisée et libérer le proche-orient. Ce récit lui donne une légitimité morale : il n'est pas un conquérant avide de pouvoir, mais le défenseur de la foi qui doit réunir le monde musulman.
Saladin va bientôt passer de la préparation à l’action. Sa stratégie, patiente et méthodique, va culminer dans l’un des plus grands affrontements de l’époque médiévale : la bataille de Hattin.
Saladin face aux États latins : guerre, diplomatie et reconquête
La bataille de Hattin (1187)
En 1187, Saladin est prêt. Après plus d’une décennie de consolidation politique et militaire, il peut enfin engager une offensive majeure contre le royaume de Jérusalem. Depuis ses bases en Syrie et en Égypte, il lance des raids, teste les défenses franques, et attend le bon moment pour frapper fort.
L’occasion se présente lorsqu’un seigneur franc, Renaud de Châtillon, rompt une trêve en attaquant une caravane musulmane. Saladin y voit une provocation insoutenable, et jure d'exécuter lui-même Renaud. Il mobilise ses troupes et marche contre le royaume de Jérusalem.
Le 3 juillet 1187, les armées chrétiennes quittent Séphorie pour tenter de secourir la ville de Tibériade, assiégée par Saladin. Mais, mal commandées, elles tombent dans un piège tendu par Saladin.
Armée croisée
Dans la nuit du 3 au 4 juillet, à Hattin, près du lac de Tibériade, le camp croisé est encerclée par l'armée musulmane. Saladin s'assure du contrôle des points d'eau, pour assoiffer les soldats chrétiens. À la nuit tombée, il allume un feu autour du camp pour asphyxier l'armée ennemi avec la fumée, et l'empêcher de prendre du repos.
Au matin, les croisés, assoiffés et épuisés, tentent une charge contre l'armée musulmane. La bataille tourne au désastre pour les chrétiens. L'armée est massacrée, tandis que le roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, est capturé avec de nombreux barons francs.
Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, est capturé.
Renaud de Châtillon, dont les raids avaient déclenchés la guerre, est exécuté de la main même de Saladin, en représailles symboliques.
Pourquoi Hattin est un tournant :
- C’est la plus grande défaite militaire des Croisés en Terre Sainte.
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Elle ouvre la voie à une reconquête fulgurante des villes côtières : Acre, Jaffa, Ascalon…
- Elle provoque la chute de Jérusalem, prise quelques mois plus tard, sans grand combat.
À Hattin, Saladin élimine une grande partie de la chevalerie franque. Résultat : le royaume de Jérusalem est décapité et les États latins n'ont plus d'armée pour se défendre. Dans les mois qui suivent la bataille, la majeure partie de la Palestine passe ainsi sous contrôle musulman.
Carte : les États latins en 1165, à la veille de la conquête de Saladin.
Carte : les États latins en 1190, après la reconquête de Saladin.
La prise de Jérusalem (octobre 1187)
La reconquête de Jérusalem, en octobre 1187, constitue l’apogée de l’action de Saladin. Depuis sa chute aux mains des Croisés en 1099, la ville (considérée comme sainte par les musulmans) avait été érigée en objectif ultime du jihâd.
La manière dont Saladin traite la ville est révélatrice de son intelligence politique. Alors que les croisés avaient procédés au massacre de la population musulmane en 1099, Saladin agit bien différement. Il interdit les représailles, et organise la reddition de la ville par voie de négociation. Ce choix n’est ni naïf ni uniquement humaniste. Il sert trois objectifs :
- Stabiliser une ville où coexistent communautés chrétiennes et musulmanes,
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Éviter la colère des puissances européennes qui pourraient invoquer un massacre pour justifier une nouvelle croisade,
- Construire une image de souverain juste, respectueux de la charia et des minorités, apte à gouverner Jérusalem en paix.
Il interdit les pillages, protège les lieux saints, et autorise les chrétiens à quitter la ville contre rançon. Ceux qui ne peuvent pas payer sont libérés malgré tout.
Représentation européenne : Saladin reçoit les clés de Jérusalem
Ce geste, très commenté à l’époque, frappe les esprits jusqu’en Europe. Il participe à forger la légende d’un Saladin chevaleresque, ennemi religieu, mais dirigeant juste. C’est aussi un choix politique : il veut montrer que l’islam peut gouverner sans oppression, et qu’il respecte les trois religions monothéistes, qui peuvent cohabiter en Palestine sous son autorité.
Il sait que sa réputation pèsera dans les futurs négociations. Il cherche à rallier les populations locales pour stabiliser ses conquêtes, plutôt que d'humilier les chrétiens. Il veut avant tout reconstruire, pas simplement venger.
La Troisième croisade : face à Richard Cœur de Lion
La reconquête de Jérusalem provoque une onde de choc en Europe. Le pape appelle immédiatement à une nouvelle croisade. Trois rois répondent à l’appel : Frédéric Barberousse (Saint-Empire), Philippe Auguste (France) et Richard Cœur de Lion (Angleterre). C’est le plus grand effort militaire de la chrétienté depuis la Première croisade.
Richard s’impose comme un véritable adversaire de Saladin. De 1191 à 1192, les deux dirigeants s’affrontent dans une série de campagnes militaires intenses le long de la côte palestinienne. Richard reprend Acre et remporte des victoires tactiques, notamment à Arsouf, mais échoue à reprendre Jérusalem.
Représentation occidentale : Richard affronte Saladin
Les deux hommes, bien que ennemis, se respectent mutuellement. Saladin envoie notamment ses médecins à Richard, quand celui-ci tombe malade.
En 1192, les deux hommes signent une trêve : Jérusalem reste sous contrôle musulman, mais les pèlerins chrétiens peuvent y accéder librement, et seront protégés. Les ports côtiers repassent sous contrôle croisé. Les États latins survivent sur une fine bande côtière.
Les États latins après le traité de 1192
Si Saladin ne pousse pas son avantage jusqu’à l’anéantissement complet des États latins, c'est parce qu’il connaît les limites réelles de sa position interne. Derrière l’unité apparente de son empire, les tensions couvent : les princes ayyoubides, ses frères et neveux, qu'il a placé à la tête des régions conquises, réclament davantage d’autonomie, et certaines régions commencent à contester l’autorité centrale.
L'effort militaire prolongé contre les Croisés, coûteux en hommes et en ressources, menace cet équilibre fragile. En parallèle, il sait que les Croisés disposent toujours d’une base maritime solide, et que Richard, malgré son départ programmé, pourrait obtenir des renforts. Une guerre totale risquerait donc d’user ses forces sans garantir une victoire durable.
Saladin agit en stratège : en acceptant de négocier, il conserve Jérusalem, protège l’essentiel de ses conquêtes, et s’offre une paix relative pour gérer les tensions internes. Cette lucidité politique, loin de diminuer sa stature, montre au contraire sa capacité à penser au-delà du champ de bataille, dans une vision à long terme.
Un équilibre de fin de règne
La fin de la Troisième croisade ne rétablit pas l’ordre ancien, mais elle impose un nouvel équilibre :
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les Croisés restent présents, mais sur la défensive ;
- les Ayyoubides dominent la région, mais ne sont pas en mesure d’éradiquer totalement la présence franque.
Saladin, affaibli physiquement et préoccupé par les tensions internes avec les princes de son empire, meurt en 1193, peu après la fin de la croisade. Il laisse derrière lui un empire vaste mais instable, qui ne lui survivra pas.
Héritage et postérité
La mort d’un souverain, la fragilité d’un empire
Saladin meurt le 4 mars 1193 à Damas, à 55 ans. Quelques mois plus tôt, il avait triomphé des armées croisées et consolidé son contrôle sur la Palestine. Mais à sa mort, aucun plan de succession solide n’est en place.
Il laisse un territoire immense, mais politiquement instable. Son empire reposait sur une structure de pouvoir familial : il a confié les territoires conquis à ses frères, ses fils et ses neveux. Chacun contrôle une partie de l'empire, sans qu'il y ait de hiérarchie claire entre eux.
L'empire ayyoubide
Cette situation produit ce que l’on pouvait prévoir : l’unité se brise presque immédiatement. Ses héritiers se disputent les terres, les alliances se défont, et l’autorité centrale disparaît. Les rivalités internes prennent le pas sur le projet d’un pouvoir musulman unifié.
Un homme d’État pragmatique
Ce qui distingue Saladin de nombreux dirigeants de son époque, c'est sa capacité à penser le pouvoir comme une construction progressive, fondée sur la patience, le timing, et une lecture lucide des rapports de force. Dans ses actions, on décelle une stratégie pensée sur le long terme.
Contrairement à nombre de ses contemporains, il ne se précipite pas vers la guerre sainte. Le jihâd est chez lui une stratégie politique autant qu’un devoir religieux : un levier pour rassembler, motiver, légitimer. Mais il sait aussi l’interrompre, conclure des trêves avec ses ennemis, attendre le bon moment pour frapper.
Il agit de même dans la gestion des territoires. Il ne gouverne pas par la terreur. À Jérusalem, après sa reconquête, il refuse le massacre, par lucidité. Un bain de sang aurait mobilisé toute l'Europe pour une nouvelle croisade. À la place, il se présente en souverain juste, capable d’exercer la puissance sans la cruauté, et d’imposer l’ordre tout en respectant la dignité des vaincus.
Les chrétiens sont épargnés par Saladin
Cette modération calculée devient sa marque de fabrique. Elle n’exclut pas la fermeté, comme le prouve l’exécution de Renaud de Châtillon, mais elle distingue la pratique raisonnée du pouvoir d’un usage brutal de la force.
Mémoire et mythe : la figure de justice, d’un monde à l’autre
Dès le XIIIe siècle, certains récits croisés décrivent Saladin comme un adversaire noble, qui respecte les règles de la guerre et incarne une forme de grandeur orientale. Cette image est renforcée à la Renaissance, puis dans la littérature romantique du XIXe siècle, notamment à travers les romans de Walter Scott (The Talisman), qui opposent un Richard impulsif à un Saladin réfléchi et juste.
Dans le monde arabe, Saladin est largement récupéré à partir du XIXème siècle, alors que l'orient passe sous domination coloniale. Son idéal d'unité arabe face à l'ingérence chrétienne inspire les mouvements indépendantistes, et les leaders du panarabisme.
Statue de Saladin à Damas
Ce qui traverse toutes ces représentations, malgré leur diversité, c’est l’idée que Saladin incarne la justice dans la guerre, la retenue dans la victoire, l’honneur dans l’adversité. Ce type de figure est rare, surtout dans un conflit aussi chargé idéologiquement que les croisades.
Mais c’est précisément parce qu’il refuse les massacres, la vengeance, la brutalité gratuite, qu’il peut être intégré dans deux mémoires opposées. Il n’est pas seulement un héros musulman : il fascine profondément l'occident, qui voit en lui une figure antagoniste mais morale, et un défenseur de la justice. Il est devenu un point de contact entre deux histoires, deux civilisations, qui se sont longtemps affrontées sans jamais s’ignorer.
Conclusion
Saladin ne fut ni un conquérant brutal, ni un saint guerrier. Il fut un homme politique dans le sens le plus fort du terme : un stratège lucide, patient, capable de naviguer dans un monde fragmenté, de fédérer des forces rivales, et de donner un sens à l’action collective dans une époque dominée par le désordre.
Il est parvenu à unifier un monde musulman morcellé, et à reconquérir Jérusalem, tenue par les chrétiens depuis près d'un siècle. Mais son œuvre reposait sur sa seule personne, sur sa seule autorité. Après lui, l’unité qu’il avait bâtie s’effondra, preuve que son génie politique ne fut pas relayé par des institutions solides.
Sa personnalité, et sa posture de dirigeant juste et mesuré dans le chaos des croisades, en font un personnage historique complexe et respecté, traité comme un héros arabe en orient, et comme une figure idéalisée du monde musulman en occident.



















